Rencontre avec Laure Adler : Immortelles (Ed. Grasset)Rencontre avec Laure Adler : Immortelles (Ed. Grasset)

Samedi 24 novembre 2013, au Salon du livre et de la BD de Creil, j'ai eu le plaisir d'animer une rencontre avec Laure Adler autour de son premier roman, Immortelles (Ed. Grasset), qui a reçu le Prix de la Ville de Creil au cours de ce week-end.

Journaliste, historienne, éditrice, productrice, toujours très sensible à la cause des femmes, Laure Adler a écrit de nombreux essais et biographies avant de se lancer dans l'aventure romanesque. Après avoir vécu le deuil de trois proches amies ces cinq dernières années, elle a essayé vainement d'écrire sur l'une ou l'autre, jusqu'à ce que les personnages de son roman, sans lien (du mois apparent) avec les amies en question, s'imposent à elle.

Rencontre avec Laure Adler : Immortelles (Ed. Grasset)Rencontre avec Laure Adler : Immortelles (Ed. Grasset)

Dans Immortelles, ouvrage très féminin, nous faisons la connaissance de Suzanne, Florence et Judith, alors qu'elles sont encore enfants. Elles auront 20 ans à la fin des années 60. La narratrice fait le lien entre ces amies qu'elle a connues au cours de sa jeunesse, et jamais oubliées : "Je vis avec mes disparues", dit-elle au début du livre.

Ces trois jeunes filles d'origines sociales et géographiques différentes, vivent auprès de mères s'efforçant de les élever - souvent seules - dans une société qui demande beaucoup aux femmes et leur offre bien peu. Elles ont en commun de lutter avec énergie pour trouver l'amour et pour trouver leur voie. Elles ont la force de la jeunesse qui se jette dans la bataille sans prendre de précautions. "La faucheuse n'a pas été tendre avec notre génération. Pas de plan de vie, pas de désir particulier de rester en vie. Nous n'y pensions même pas. Nous nous sentions immortelles."

Laure Adler rappelle que les jeunes de ces années ne subissaient pas les mêmes contraintes que ceux d'aujourd'hui. Aucune menace ne pesait sur l'amour à ce moment où le sida n'était pas apparu. La sexualité se vivait cependant dans l'appréhension d'une grossesse non désirée et de ses conséquences : le livre aborde ainsi la question de l'avortement et de la solidarité féminine qui s'exerçait dans ces situations. Sur le plan économique, l'époque était au plein emploi, ce qui permettait à tous ces jeunes de tenter diverses expériences professionnelles. Laure Adler avoue au passage déplorer qu'à présent, notre société laisse si peu de place à la jeunesse pour s'exprimer, alors qu'elle aurait cruellement besoin d'elle.

Rencontre avec Laure Adler : Immortelles (Ed. Grasset)Rencontre avec Laure Adler : Immortelles (Ed. Grasset)

À travers ses trois héroïnes et leurs centres d'intérêt, Laure Adler fait revivre la France des années 60-70. Elle nous emmène au Festival d'Avignon dont l'atmosphère est électrique en 1968 : "Avignon représentait la queue de comète des désillusions, en même temps, peut-être, que l'hypothèse d'un recommencement de la révolution." L'auteur, qui a vécu cette édition perturbée, regrette de n'avoir pas rendu justice à Jean Vilar au moment où il était malmené par certains jeunes. La littérature lui donne la possibilité d'y remédier aujourd'hui.

Dans ces années, les étudiants parisiens avaient libre accès aux cours de ces penseurs qui "électrisent leur public" : Gilbert Deleuze "le nouveau Socrate", Vladimir Jankélévitch, Jacques Lacan... Des intellectuels dont Laure Adler souligne qu'ils étaient aussi engagés dans la vie citoyenne pour faire évoluer la société, alors que ceux d'aujourd'hui sont davantage enfermés dans leurs spécialités respectives, et moins impliqués dans le débat social.

Rencontre avec Laure Adler : Immortelles (Ed. Grasset)Rencontre avec Laure Adler : Immortelles (Ed. Grasset)

Immortelles, livre très ancré dans son époque - celle des 20 ans de l'auteur - est avant tout un vibrant éloge de l'amitié féminine. "Florence, Suzanne, Judith. Elles forment une sarabande dans ma tête. Leur force m'a construite et m'a rendue différente. Avec elles, j'ai ressenti ce à quoi nous ne pensions jamais, ce que vivre signifie."

Ce roman nous propose en outre une réflexion sur la mémoire, à travers l'effort entrepris par la narratrice pour faire revivre ses amies. Laure Adler évoque cette "recherche à haut risque qui [...] fait penser à la descente dans une grotte dont on ne sait si on pourra remonter". Pourquoi se lancer dans une quête si dangereuse, si douloureuse, après tout ? Parce que le souvenir et la compréhension des choses aident aussi à aller de l'avant. Et au-delà de la nostalgie, à se sentir plus forts peut être, moins "bancals", en quelque sorte...

 

"Je crois aux petits signes que les disparus nous adressent de temps en temps, de là-bas, pour qu'on ne les oublie pas." Immortelles (Ed. Grasset)

 

 

Tag(s) : #Animation de débats et rencontres

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