Retour sur le 27e Salon du Livre et de la BD de Creil : "Né quelque part"

Le 27e Salon du Livre et de la BD de Creil (60), organisé par l'association La Ville aux Livres, s'est déroulé du 20 au 24 novembre 2013 à l'espace culturel La Faïencerie. Le thème de cette édition "Né quelque part" était l'occasion d'une réflexion profonde sur les racines, l'exil, la mémoire, les notions de cultures d'origine et d'adoption, le voyage...

Au-delà des traditionnelles dédicaces de la centaine d'auteurs présents (littérature générale, BD, jeunesse), le Salon du livre de Creil fait la part belle aux animations à destination de tous les publics : lectures, contes d'ici et d'ailleurs pour petits et grands, ateliers (mandalas), expositions (calligraphie)...

La richesse de ce salon - la plus importante manifestation littéraire de Picardie avec ses 16 000 visiteurs - tient dans la rencontre. La place donnée à l'expression des auteurs permet d'apporter un éclairage souvent passionnant sur les sujets qui préoccupent notre société.

Parmi les temps forts de cette édition, une conférence sur "l'influence de l'exil en littérature" : dialogue entre Gilbert Sinoué, écrivain né en Égypte et invité d'honneur du salon, et Malek Chebel, auteur, anthropologue des religions et philosophe.

D'autres conférences ont également ponctué le week-end, sur le pays natal, l'Algérie, une enfance juive en Méditerranée musulmane... avec les interventions de Leïla Sebbar, Rosie Pinhas-Delpuech, Dominique Le Boucher, Chochana Boukhobza, Karim Saïdi...

Au cours de ce salon, j'ai eu le plaisir d'animer des rencontres avec Laure Adler (article ICI) lauréate du Prix de la Ville de Creil, Valentine Goby (article ICI), et différents auteurs au sujet de leurs dernières parutions (ci-dessous).

2013 Creil - Salon du Livre et de la BD © A. OuryAlbum photos

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Nora Aceval, auteur et conteuse traditionnelle à la double culture (elle est née en Algérie d’un père Pied-Noir et d’une mère arabe) nous a présenté La femme de Djha (Ed. Al Manar). Ce recueil de contes facétieux du Maghreb destinés aux adultes, regroupe cinquante histoires courtes dont l'héroïne est l'épouse de Djha, que l'on appelle Mart-Djha en arabe.

Mais qui est ce Djha lui-même ? Figure masculine du monde arabo-musulman plus connue dans la littérature écrite sous son nom turc, Nasr Eddin Hodja, c'est un personnage cocasse, ingénu, "un jour imam, le lendemain voleur ! Un jour savant ou sage, un jour ignorant ou fou !", mais également rusé.

Pourtant, Nora Aceval nous démontre dans son recueil qu'il y a plus rusé que lui ! Dès leur rencontre, sa femme Mart-Djha, s'avère redoutable. Insoumise aux règles de la tribu, de la société et à tout ce qui peut porter atteinte à sa liberté, elle déploie des trésors d'ingéniosité, notamment pour éponger les dettes de son époux qui ne prend pas la peine de travailler.

Malgré les injonctions du voisinage, Djha se refuse à incarner l'autorité auprès de cette épouse indomptable. Entre eux, les codes féminin-masculin sont le plus souvent inversés. Ainsi après leur mariage, c'est Djha qui est ignorant des choses de l'amour, et sa femme qui doit l'y initier !

La devise de ce couple pourrait être : "Nécessité fait loi", quitte à malmener la morale en simulant la mort, ou en volant les commerçants ("l'argent se procure auprès de ceux qui ne savent pas quoi en faire, et qui le dérobent aux faibles"). La plupart des victimes du couple Djha/Mart-Djha sont étonnamment résignés à leur sort : "Le sultan ne put s'empêcher d'avoir un tendre sourire pour le plus incroyable couple de sa cité et renonça au châtiment qu'il leur réservait. Après tout, ils s'étaient fait rouler dans la farine, lui et sa sultane !". Ces contes humoristiques nous enseignent à être prudents pour éviter d'être dupés, et le cas échéant, à accepter d'avoir été confrontés à plus malin que nous...

Nora Aceval a hérité la connaissance de ces contes populaires de sa tribu maternelle, qui pratiquait la transhumance dans le sud-ouest algérien. Aujourd'hui, elle continue à les collecter et à les diffuser, afin d'en sauvegarder la mémoire.

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Marie-Hélène Lafon est née dans le Cantal tout comme Claire, le personnage principal de son dernier roman Les Pays (Ed. Buchet-Chastel). Fille de paysans, elle fait partie de ceux qui quittent le pays natal pour faire leur vie ailleurs, à Paris en l'occurrence.

Claire a grandi auprès d'un père qui "prophétisait l'inévitable agonie" du monde agricole. Selon lui, "on finissait, on était les derniers". Elle a dû intégrer l'impératif du départ dès son plus jeune âge. Les choses étaient ainsi, il n'y aurait pas d'autre choix. Comment devenir quelqu'un hors de ce pays ? Avant Paris, Claire est pensionnaire pendant sept ans dans une institution religieuse. La réponse à cette question, ce sont les livres qui vont la lui donner. Après son bac, elle obtient une bourse pour suivre un cursus de Lettres classiques latin grec à la Sorbonne. Elle s'y consacre avec une application forcenée : "À Paris, Claire jetait chaque jour ses jeunes forces dans la lutte des études qui étaient sa guerre."

Les Pays est un roman d'apprentissage au cours duquel Claire, jeune femme brillante, acquiert d'abord les codes liés au monde des études, avant de posséder ceux d'un environnement social dont elle ignorait tout. Sur son parcours, il y aura des "passeurs" comme son professeur de grec, des amis comme Lucie, dont l'aisance familiale lui semble "l'exact revers" de ce qu'elle a connu, des relations comme Alain - originaire du Cantal également - qui lui rappellent le pays quitté, "quitté comme on répudie, comme on déserte. Pour faire sa vie." De son Cantal natal, Claire a la mémoire vivace, mais pas de nostalgie.

"... elle sentait, plus qu'elle ne savait, que quelque chose était perdu, avait été quitté qui ne relevait pas du lumineux paradis des enfances ; il n'y avait pas de paradis, on avait réchappé des enfances ; en elle, dans son sang et sous sa peau, étaient infusées des impressions fortes qui faisaient paysage et composaient le monde, on avait ça en soi, et il fallait élargir sa vie, la gagner et l'élargir, par le seul et muet truchement des livres."

À la fin de ce roman silencieux au style très ciselé, Claire, âgée de quarante ans, reçoit son père à Paris pour quelques jours. La distance qui sépare ces deux êtres est palpable et pourtant, Marie-Hélène Lafon nous dit qu'un lien demeure entre eux. Il existe encore un pays où ils peuvent se rejoindre, à leur façon.

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Françoise Danel était présente à Creil pour évoquer Le Rayon du bas (Ed. L'iroli), ouvrage co-écrit avec Isabel Asúnsolo, Dominique Langlet et Catherine Leguay-Tolleron. Ce roman est le fruit d'une démarche originale développée au cours d'un atelier d'écriture qui a duré un an. Chaque auteur a fait vivre un personnage en lien avec la médiathèque d'une ville bien connue de l'Oise, Belvais. Le livre joue un rôle, parfois déterminant, dans la vie de chacun d'entre eux. Lire ICI mon article consacré au Rayon du bas en février 2013.

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Anne-Marie Garat est venue nous parler de Programme sensible (Ed. Actes Sud) dont le héros-narrateur, Jason, vit seul dans un deux pièces d'une banlieue populaire de Paris depuis sa séparation d'avec Cathy. Ancien interprète international, il est à présent traducteur professionnel à domicile.

Au-delà du lien qu'il entretient avec son ordinateur comme outil de travail, Jason explique : "j'investis dans la relation interactive haut débit au lieu d'intervenir dans le réseau associatif de mon quartier. J'évite le rapport humain direct, commercial ou sentimental." Cette réaction est symptomatique des temps de haute technologie dans lesquels nous vivons.

Mais pour Anne-Marie Garat, son personnage a avant tout un problème avec la langue : "il a en lui des langues initiales oubliées du nord de l'Europe, cette langue française adoptée rapidement par les nécessités de l'exil et l'anglais qu'il utilise pour son travail. Cela pose une question : dans quelle langue nous parlons-nous à nous-même aujourd'hui ? Et dans quelle langue nous racontons-nous notre propre histoire, cette histoire intime qu'il faut de temps en temps se dire pour mieux s'y repérer ?"

Jason est arrivé en France à l'âge de 6 ans. Pour seule famille, il lui reste sa tante Dee qui perd la tête et dont la mémoire défaille : "elle est ma seule parente, miraculée des carnages, la seule à me cultiver hors-sol à mes dépens, à me tenir vissé au passé, cette calamité." Elle ressasse, certes, de vieilles rengaines sur ce passé familial nordique, mais dit-elle la vérité ?

Cela arrange bien Jason que sa tante divague ; il vit dans le déni de cette enfance dont les souvenirs sont flous : "je ne veux rien savoir de nos antécédents historiques, de l'arbre monstrueux, racines pourries, branches enchevêtrées." Tout bascule le jour où s'affiche sur son écran d'ordinateur un "document sans nom" qui lui donne un accès involontaire à des images de cette mémoire jusqu'alors verrouillée...

Entre fascination et répulsion pour ces machines qui trônent dans nos vie, Programme sensible pose de nombreuses questions sur nos sociétés contemporaines. Anne-Marie Garat nous livre un roman atypique et intelligent à la croisée des genres : poésie, conte, légende, réflexion philosophique...

"Nous sommes seuls. Nous sommes un et foule, un et légion derrière nos masques d'anonymes, frères en solitude, éperdus d'amour et de peur, de colère, d'espoir follement. Nous ne tombons pas de la dernière pluie d'été, nous résistons."

 

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Écrivain Public (Ed. Bleu Autour) de Leïla Sebbar est un recueil de douze nouvelles qui nous parlent d'exil, de mémoire, de liberté... Il nous fait voyager en France, en Corse, en Algérie (pays de son père où elle a grandi à l'époque coloniale), mais aussi en Indochine et en Tunisie.

L'écrivain public de la nouvelle éponyme du recueil, c'est Isabelle Eberhardt, née à Genève en 1877 et morte en Algérie à l'âge de 27 ans dans la crue d'un oued. Cette "aventurière convertie à l'Islam" est un personnage fascinant qui traverse l'oeuvre de Leïla Sebbar. D'origine russe, elle est élevée à Genève où elle reçoit l'enseignement d'un percepteur, et apprend plusieurs langues. Multiculturelle, la ville suisse lui permet des rencontres qui l'ouvrent sur le monde.

Elle part en Algérie et se convertit à un islam soufi, de confrérie. "Isabelle écrit partout, tout le temps et de manière obsessionnelle, souligne Leïla Sebbar. Elle parvient à atteindre des territoires du sud encore interdits, elle rencontre des nomades et fréquente surtout les hommes, puisque les femmes sont le plus souvent enfermées et qu'elle n'aime pas la maison. Elle veut être à l'extérieur et comprendre. Elle a un regard critique sur la façon dont la France colonise l'Algérie. En épousant un Algérien spahi, elle obtient la nationalité française qui lui permet de voyager partout."

Les femmes que préfère Leïla Sebbar sont celles qui se révoltent. "Dans certaines civilisations, la famille qui s'élargit au clan, à la tribu, est un frein extrêmement fort à la liberté", dit-elle. Safia la Rouge ou Khadija, l'esclave noire affranchie en Tunisie, sont sans entraves familiales et revendiquent leur liberté.

La notion d'exil est également centrale chez Leïla Sebbar. Mamma Zaza, La Vieille de la montagne, y est la figure de l'exil contraint, prête à mourir pour revenir au pays. Elle incarne l'impossible oubli de la terre d'origine "comme tous ces immigrés privés de mots, de paroles et d'une certaine manière, de rédemption. Ceux-là ont besoin de l'idée qu'ils reviendront au pays pour la mort". La nostalgie est-elle inhérente à l'exil ? "On ne peut pas faire l'économie d'un peu de nostalgie, répond Leïla Sebbar. Mais si elle est trop forte et envahissante, on vit dans le malheur. C'est le cas de beaucoup de ceux que l'on appelle « les rapatriés »."

Le propos de Leïla Sebbar, qui mêle habilement fiction et réalité, est moins de s'intéresser à la grande Histoire qu'aux destins individuels ballotés par elle. "Les écrivains ne sont pas des historiens. Ils sont du côté de l'intime, ou de l'intimité de l'Histoire. Du côté des trajectoires individuelles qui sont à l'intérieur de cette Histoire et dont ils n'ont pas de raison de se priver."

Concernant son parcours personnel, Leïla Sebbar avoue être restée dans "le désir du père" comme disent les psychanalystes. Car cet homme, instituteur de langue française dans l'Algérie coloniale, ne lui a pas appris l'arabe, sa langue. Et Leïla Sebbar de conclure : "mais je pense que cette position-là m'a permis d'écrire ce que j'écris..."

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Isabelle Marsay, auteur qui vit en Picardie, a publié cette année un nouveau roman : Rue des Dames (Ginkgo Ed.) sous-titré Petits plaisirs solidaires. Après le décès de ses parents dans un accident d'avion, son héroïne Juliette, agent immobilier, investit son héritage dans une grande demeure d'Amiens qui dispose de sept logements indépendants. Elle propose d'y loger gratuitement Prisca et Florence, deux amies divorcées avec enfants, et d'y créer une communauté fondée sur "le partage et l'allégresse" où les artistes seront invités à s'exprimer.

"Cette communauté n'est pas du genre de celles que l'on a pu voir dans les années 70, précise Isabelle Marsay. Il s'agit de rompre l'isolement en partageant sans promiscuité une grande demeure bourgeoise du 19ème siècle. Mais chacun(e) doit avoir son indépendance dans cette maison au passé étrange."

Tout s'annonce bien jusqu'au moment où Vincent Fournol, un universitaire parisien spécialiste de poésie médiévale, vient troubler ce petit équilibre féminin. Il étudie l’œuvre de Richard de Fournival, Chancelier de l’église d’Amiens au 13e siècle, poète auteur d'un Bestiaire amoureux. Entre ce garçon à l'idéal chevaleresque et Prisca, infirmière "militante hyperactive de la CGT", c'est immédiatement le choc des cultures...

Juliette s'éprend de Fournol à la lecture de son Blasons féminins d'hier et d'après-demain (poèmes célébrant le corps féminin). Par jeu et curiosité, elle lui suggère de rédiger le portrait de chacune des trois amies. La "fournolisation" s'empare de toute la maison, et les liaisons deviennent dangeureuses...

Isabelle Marsay en profite pour explorer; non sans humour, les relations hommes/femmes : "Être doté de chromosomes XY, à notre époque, c'était pas forcément un cadeau. D'un point de vue mathématique, chromosomique, culturel, humain et historique, en quelques années, les repères s'étaient complètement brouillés, les axes désaxés, les abscisses ayant pris en quelque sorte la place des ordonnées."

Comme toutes les utopies, le concept de "maison d'artistes aux accents fouriéristes" a ses limites et le ton se durcit peu à peu dans le livre, entre jeu, mensonge et manipulation... Comédienne ratée, Juliette a tendance à confondre la vie avec une scène. Comme chacun d'entre nous peut y être amené, selon lsabelle Marsay :

"Juliette, c'est vous, c'est moi. Un être morcelé, en perpétuel devenir, en perpétuelle définition, chacun d'entre nous interprétant sa modeste partition dans l'éphémère comédie de la vie pour gesticuler tantôt sur le devant de la scène, tantôt en coulisses..."

 

 

 

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