À Compiègne : Tolkien et la Grande Guerre, le fondement d'un mytheÀ Compiègne : Tolkien et la Grande Guerre, le fondement d'un mythe

Jusqu'au 3 janvier 2015, la bibliothèque Saint-Corneille de Compiègne (60) propose l'exposition Tolkien et la Grande Guerre, le fondement d'un mythe avec le soutien de l'Historial de la Grande Guerre de Péronne et la collaboration de l'universitaire Vincent Ferré. Beaucoup l'ignorent encore, mais J.R.R. Tolkien, l'auteur britannique du célèbre Seigneur des Anneaux (roman en trois volumes paru en 1954 et 1955) a combattu dans la Somme en 1916. Dans quelle mesure cette expérience a-t-elle influencé son oeuvre ?

 

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Né en Afrique du Sud où son père anglais avait été muté pour diriger une agence bancaire, John Ronald Reuel Tolkien (1892-1973) est âgé de trois ans lorsqu'il regagne l'Angleterre avec sa mère. Son père meurt de maladie avant d'avoir pu les rejoindre, puis sa mère décède à son tour, quand il n'a que 12 ans. Il est alors hébergé chez une tante avec son jeune frère, Hilary.

Après la King Edward’s School de Birmingham, il intègre l'Université d'Oxford comme élève boursier. En 1911, "pour changer le monde", il crée le Tea Club Barrovian Society (T.C.B.S.) avec ses amis Christopher Wiseman, Rob Gilson et Geoffrey Smith, épris comme lui de littérature et de philologie. Tolkien est déjà passionné par les contes de fées et les mythologies, les récits nordiques en particulier.

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Avant de s'engager dans la guerre, Tolkien souhaite terminer ses études. Son manque d'empressement est sans doute aussi lié à son goût pour la culture allemande : sa famille paternelle, établie en Angleterre depuis le XVIIIe siècle, est d'origine germanique.

En 1915, après des fiançailles avec Édith Bratt et une réussite brillante à ses examens, il devient sous-lieutenant dans les fusiliers du Lancashire. Il se marie en mars et part pour la France le 4 juin 1916 : "les jeunes officiers se faisaient exterminer, à raison d'une dizaine à la minute. En cet instant, me séparer de ma femme… c’était comme une mort", écrira-t-il plus tard.

Le 27 juin, il arrive à Amiens et séjourne à Rubempré. Sa vie alterne ensuite entre déplacements et combats. Le 21 octobre marque le dernier assaut du 11th Lancashire Fusiliers dans la Bataille de la Somme, depuis la tranchée Hessian de la zone de Thiepval. En quatre mois, le bataillon de Tolkien a perdu 600 hommes (60 morts, 450 blessés, 74 disparus). Victime de la fièvre des tranchées, maladie transmise par les poux, Tolkien est rapatrié le 8 novembre 1916. Il deviendra professeur de littérature.

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Au sujet de la création littéraire pendant la guerre, Tolkien précise : "Vous pouvez griffonner quelque chose au dos d'une enveloppe et le fourrer dans votre poche arrière, mais c'est tout. Vous ne pouvez pas écrire." En 1918, il est avec Christopher Wiseman, le seul survivant du T.C.B.S. Faut-il voir dans la Communauté de l'Anneau un hommage à ce club d'amis décimé ? L'un et l'autre ont des caractères communs. Marqués par la mort, ils éclatent tous deux à cause de la guerre.

Dans l'univers fictif du Seigneur des Anneaux, le Mordor (royaume de Sauron, Seigneur des Ténèbres) a la même allure désolée que le No man's land de la Grande Guerre. Ce "pays noir" (en sindarin, langue construite par Tolkien) ressemble à s'y méprendre au paysage décrit par des soldats combattants, comme Dorgelès ou Owen : "Le matin, revint une lumière grise, car dans les régions supérieures le vent d'ouest soufflait encore, mais en bas, sur les pierres derrière les défenses de la Terre Noire, l'air semblait presque mort, froid et pourtant étouffant. Sam regarda hors du trou. Tout le terrain alentour était désolé, plat et gris. Sur les routes proches, plus rien ne bougeait..." (Le Seigneur des Anneaux, Le Retour du Roi)

 

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Selon le propre aveu de l'auteur, son personnage de Samsagace Gamegie, dit Sam, l'un des héros du Seigneur des Anneaux, s'inspire en outre du type du soldat britannique qu'il a cotoyé pendant la guerre. "L'espoir n'avait jamais disparu pour longtemps de son ferme coeur, et il avait toujours jusqu'à présent pensé à leur retour. Mais il se rendait enfin compte de l'amère vérité : leurs provisions les mèneraient au mieux jusqu'à leur but, et, leur tâche accomplie, ils trouveraient là leur fin, seuls, sans abri, sans nourriture au milieu d'un terrible désert." (Le Seigneur des Anneaux, Le Retour du Roi)

Il semble évident qu'une expérience aussi effroyable que la Grande Guerre ait profondément marqué tous ceux qui y ont pris part de manière active. Et qu'elle ait influencé la façon dont les artistes ou écrivains combattants se sont exprimés par la suite. Même s'il était le seul à en détenir toutes les clés, le lien entre la guerre de Tolkien et Le Seigneur des Anneaux paraît irréfutable.

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L'exposition qui retrace le parcours de Tolkien évoque plus largement le sort des armées britanniques (Cf. focus sur la Bataille de Loos dans laquelle les poètes Charles Sorey, Robert Graves et le fils de Rudyard Kipling étaient engagés en sept-oct 1915). Elle donne aussi à voir des objets, civils ou militaires, de cette époque. Une autre exposition sur l'heroic fantasy, genre littéraire dont Tolkien fut l'un des maîtres fondateurs, vient compléter celle-ci dans l'espace jeunesse de la bibliothèque Saint-Corneille.

À noter parmi les temps forts

  • Samedi 15 novembre 2014 à 16h, rencontre exceptionnelle avec le britannique John Garth, spécialiste et biographe de J.R.R. Tolkien, auteur de Tolkien et la Grande Guerre, traduit de l'anglais par Johan-Frédérik Hel Guedj (Ed. Christian Bourgois).
  • Mercredi 26 novembre 2014 à 20h30, conférence "Hector, Ulysse, Aragorn : métamorphoses du guerrier chez Tolkien" par Charles Delattre, Maître de conférences en grec ancien à l'Université de Paris X Nanterre.

"Il prêta peu d'attention à la dévastation et au massacre qui se voyaient partout. Il y avait du feu, de la fumée et de la puanteur dans l'air, car de nombreux engins avaient été brûlés ou jetés dans les fosses à feu, et beaucoup de tués aussi, tandis que de-ci de-là gisaient de nombreux cadavres des grands monstres suderons, à demi calcinés, brisés par les jets de pierres ou tués d'une flèche décochée dans l'oeil par les vaillants archers de Morthond. La pluie avait cessé depuis un moment, et le soleil brillait dans le ciel, mais toute la ville basse était encore enveloppée de la fumée âcre des feux qui couvaient. Des hommes s'activaient déjà à dégager un chemin au travers des épaves laissées par la bataille, et alors sortirent de la Porte d'autres hommes, porteurs de civières." (Le Seigneur des Anneaux, Le Retour du Roi)

 

 

À Compiègne : Tolkien et la Grande Guerre, le fondement d'un mythe

Bibliothèque Saint-Corneille

Place du Change 60200 Compiègne

03.44.41.83.75 - bibliotheques.compiegne.fr

Tag(s) : #Coups de coeur et curiosités

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