Cadavre grand m'a raconté d'Ivar Ch'Vavar et camaradesCadavre grand m'a raconté d'Ivar Ch'Vavar et camarades

Le Corridor bleu & Lurlure proposent, trente ans après la première, une troisième édition enrichie et très soignée de Cadavre grand m'a raconté par Ivar Ch'Vavar et camarades. Cette Anthologie de la poésie des fous et des crétins dans le nord de la France est un recueil de poèmes ou textes en prose de plus de 500 pages. Monumental. Les éditeurs n'hésitent pas à évoquer un "livre-monstre, ne ressemblant à rien de connu, inclassable…". Certes.

L'anthologie rassemble pas moins de 97 auteurs (49 hommes et 48 femmes... "Pour respecter la parité, il nous aurait fallu ôter un homme. Mais alors, lequel ?"), des "poètes marginaux" mis à l'honneur par le défunt abbé Lepécuchel, à l'origine du projet, en collaboration avec Alix Tassememouille et Ivar Ch'Vavar ("Ivar le crabe" en picard).

Notons qu'Henri Lepécuchel n'a jamais existé, pas plus que n'existe Alix Tassememouille. Les camarades d'Ivar Ch'Vavar (Dédée, Docteur Post, Konrad Schmitt, Évelyne "Salope" Nourtier...) sont, pour la plupart, des hétéronymes. Le poète picard, né à Berck et résidant à Amiens, écrit sous une multitude de noms (111 !) ; au-delà de simples pseudonymes, puisque chaque personnage est bien doté d'une histoire et d'une oeuvre propres.

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Lors de la lecture qu'il donnait à la Comédie de Picardie le 9 décembre 2015 à l'initiative de Vincent Guillier, Ivar Ch'Vavar avait l'air seul mais il ne l'était pas. L'artiste protéiforme avait convoqué plusieurs de ses autres voix présentes dans le recueil. Comme dans le livre, les poèmes furent introduits par quelques lignes concernant les auteurs ; des éléments de biographie parfois fournis par leurs médecins traitants...

Ainsi, "De Konrad Schmitt on peut dire qu'il a brandi très haut le double étendard de la crétinerie et de la ruralité." Quant à Lucienne Nibart, native de Foufflin-Ricametz en 1926, elle a commencé "à montrer des signes de dérangement cérébral" dix ans après le meutre de la bonne par son mari qui tentait de la violenter, et auquel elle résista. Un meurtre aussitôt suivi du suicide d'Hubert Nibart. Internée dès 1975, Lucienne tint un Journal d'asile dont Ch'Vavar souligne "la grande force vitale". Dates à l'appui, elle y fait part de ses rêves, de ses douleurs, de ce que lui inspire la petite communauté avec laquelle elle cohabite.

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René Lesarrazin (de son vrai nom Bernard Cazier) vit aussi à l'hôpital psychiatrique, depuis 1981. Il prétend être poète et rédige sur son quotidien plusieurs lettres par jour que l'administration a conservées : "À l'ancien docteur Becquelin. Ils ont repeint les toilettes d'une couleur qui pue. Et encore ils ont mis un éclairage dix fois trop fort ! On a ri à en perdre les mâchoires, même les idiots de l'étage ils en pleuroient de rire sans pouvoir en revenir. Ça brilloit à vous brûler les yeux. Mais le verrou qu'on a demandé, lui, macache."

Lucien Suel, "poète-bricoleur" des Flandres artésiennes, remarquable et reconnu (et qui existe vraiment, lui !), donne quatre textes en vers justifiés à cette anthologie. Parmi eux, Candélabre pour Benoît est consacré à saint Benoît-Joseph Labre (1748-1783), patron des mendiants et des inadaptés : "Voici Benoît, le vagabond absolu, le fou de Dieu, l'ermite sorti de l'Artois qui soulève la poussière des routes de l'Europe, qui saigne des genoux sur la dalle froide des sanctuaires."

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La foisonnante galerie de personnages de Cadavre grand m'a raconté - "les nuls, les naïfs, les tordus" - et leur assemblage littéraire engendrent un monde à part entière. Chacun d'eux prend corps (et le corps a de l'importance dans la poésie vavarienne !), s'inscrit dans une histoire et, ensemble, ils dessinent La Grande Picardie Mentale chère à Ivar et à ses compagnons.

Une Picardie imaginaire, mais pas tant que cela, ancrée dans des villages, des "lieux sacrés", portée par des parlers, des accents. Car le picard bien sûr, matériau de prédilection d'Ivar Ch'Vavar, spécialiste de cette langue dans laquelle il a traduit Rimbaud, Shakespeare ou Pierre Garnier, a toute sa place dans le livre.

Cadavre grand m'a raconté d'Ivar Ch'Vavar et camaradesCadavre grand m'a raconté d'Ivar Ch'Vavar et camarades

"Cette « infra-humanité » qui, selon l'éditeur Charles-Mézence Briseul, détient un peu plus de vérité ontologique que le reste des mortels", se livre dans des poèmes, lettres, portraits, dialogues, charades, haïkus*, pièces de théâtre... Tout un dédale de textes à la fois truculents, déments, touchants, obscènes, scatologiques ("Voilà comment je passe mes soirs d'été, petit alchimiste tranquille, à pétrir des excréments.")...

Quand Ivar lit à haute voix, le public se laisse entraîner avec bonheur dans cette farandole où les fous et les simples d'esprit sont des rois. Le poète se démultiplie et la liberté (de forme, de ton, de langage) devient loi. On se laisse porter par les mots. On renonce à démêler le vrai du faux, le réel de l'imaginaire. Qu'est-ce que le réel d'ailleurs ? On écoute. On sourit. On pense à Boris Vian : "Cette histoire est vraie, puisque je l'ai inventée".

 

* Ivar Ch'Vavar a aussi publié en 2014 Le tombeau de Jules Renard - 77 haïkus (Ed. des Voix de garage), gravure de Dominique Scaglia en couverture.

Philippine Saint-Machin, Cadavre Grand m'a raconté (Ed. Le Corridor bleu & Lurlure)

Philippine Saint-Machin, Cadavre Grand m'a raconté (Ed. Le Corridor bleu & Lurlure)

Tag(s) : #Coups de coeur et curiosités

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