Jacques Darras, l'indiscipline de la poésie Jacques Darras, l'indiscipline de la poésie

La Maison de la poésie, scène littéraire parisienne (dont il faut saluer la remarquable programmation) proposait mercredi 9 mars 2016 une lecture musicale de L'indiscipline de l'eau, anthologie personnelle 1988-2012 (Poésie/Ed. Gallimard, 2016) de Jacques Darras. Accompagné du comédien nordiste Jacques Bonnaffé et du musicien Louis Sclavis, le poète, essayiste, traducteur, originaire de Picardie, donnait donc une fois de plus de la voix à ses poèmes.

 

Et ce soir-là, dès l'apparition de Jacques Bonnaffé et Louis Sclavis, complices dont Jacques Darras évoquait la "concertante musique jazzée" dans son recueil Blaise Pascal et moi dans la voie lactée (Ed. Le Castor Astral, 2015), il était évident que l'ennui ne serait pas de la fête. La lecture - presque improvisée - serait un moment léger. Mais non superficiel. Un moment de plaisir partagé, dédié à la musique des mots.

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Aucun des Jacques ne manquera de souffle pour dire une poésie dont "la partition s'appelle le monde" (Position du poème). Les deux hommes se connaissent bien. Déjà, en 2004, ils composaient ensemble un spectacle - Jacques two Jacques - au Théâtre de la Bastille à partir des écrits du poète. La soirée s'écoule donc ; elle swingue au fil d'une exploration thématique de l'oeuvre de Jacques Darras. Au fil de l'eau, surtout. Car le Picard est absolument "poète des fleuves et des rivières" depuis la Maye, petite rivière de son Ponthieu natal qui "devint pour lui la mesure poétique première de toute son oeuvre à venir", pour citer le poète Georges Guillain dans la préface du livre.

 

"Dans les paysages que je fréquente il y a toujours une rivière […] C'est grande satisfaction que de voir cette force qui échappe / À l'emprisonnement du présent et donne du futur au paysage / Le mieux installé", nous dit Jacques Darras, dans le texte éponyme du recueil. L'eau est mouvement, le poème aussi : "attention le poème se lève / ne restez pas dans ses jambes / le poème est sorti". Nous-mêmes, corps dans lesquels circulent le sang, ou l'eau, ne sommes-nous pas mouvement ? Mouvement perpétuel, qui embrasse le monde !

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Jacques Darras est un marcheur, un voyageur, un homme d'Europe, un homme du Nord. De la Grand Place de Bruxelles (aujourd'hui ville meurtrie), il écrit dans La Transfiguration d'Anvers (Ed. Arfuyen, 2015) : "Cette place est mon lieu poétique favori sur cette terre. Mon atelier. Mon temple. Mon ouvroir à ciel ouvert." Son anthologie contient d'ailleurs un Autoportrait en buveur de bière bruxellois : "Vous me mettrez une Hoegaarden une Grimbergen une Affligem une Ciney" et une Physiologie microcosmique de la moule bruxelloise : "un poème naturel populaire, la moule."

 

À la Maison de la poésie, Jacques Bonnaffé invite le public à se lever pour célébrer Les Gilles de Binche (ville belge de la province du Hainaut, célèbre pour son carnaval). "Ils dansent en rond sur eux-mêmes follement sagement leur folie est la danse / Ils dansent ils disent que tout sur terre dansera toujours avec la Terre / Ils dansent ils disent que la danse est Folie de qui tourne en rond avec soi / Ils dansent ils disent que Folie Sagesse dansent ensemble la même danse". Dansons aussi.

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Dans le texte et sur scène a fortiori, portée par l'excellent Bonnaffé et les notes du saxo de Louis Sclavis, l'énergie de la poésie darrassienne est communicative. Elle roule et sonne, comme l'oeuvre du sculpteur suisse Jean Tinguely (1925-1991), Méta-harmonie II, construction en acier avec éléments mécaniques, objets et instruments de musique (1979) présente dans le recueil : "Tinguely roule roule roule tout seul tout seul comme s'il était / monté sur roues / Comme s'il était programme mécanique de lui-même comme / si lui Tinguely / Comme si lui était la Suisse à lui seul la mécanique horlogère / jurassienne".

 

Vigueur du poème, joie du poème, vigueur du poète ! Son Bilan d'examen médical préparatoire en atteste : "J'ai la chance d'avoir un corps qui ne se rappelle pas à moi par la douleur mais par le plaisir. / Par exemple quand je pense je ne sens pas mon front. / Penser est un plaisir pour moi. / Comme je pense avec des images du monde autour de moi le fait de penser avec plaisir me fait spontanément communiquer mon plaisir au monde.

 

[...] Je vis naturellement dans une espèce d'immunité joyeuse. / J'éprouve une sorte d'innocence au monde. / Ce n'est pas parce que je vais bien que j'oublie que d'autres vont mal. / Je n'ai pas du tout envie d'être le seul à continuer d'aller bien au milieu d'un monde qui va mal."

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Jacques Darras, et ses écrits, ne se conforment pas. Ni à l'air du temps, ni au moindre exercice (fût-il de style) imposé. D'après Georges Guillain, "dans nos temps un peu tristes, de rétrécissement de soi-même et de malheur d'exister, l'oeuvre de Jacques Darras, portante et emportante, fluente et confluente, ne participe pas du grand Choeur affligé des impuissances dites et redites des mots, de l'art et de la parole."

 

Prix Guillaume-Apollinaire en 2004, Grand prix de poésie de l'Académie française en 2006, Jacques Darras est l'un des fleurons culturels (et l'image architecturale lui sied bien) de la région Nord-Pas-de-Calais-Picardie, qu'il s'insurge de voir récemment baptisée "Hauts-de-France". (Cf. sa lettre ouverte à Xavier Bertrand le 11 mars 2016)

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Impossible, dans cette affaire, de lui reprocher une pensée étriquée et/ou sédentaire. L'écrivain, petit-fils de gribannier (naviguant sur la Somme dans sa gribanne, une péniche à fond plat), a peu de goût pour les frontières ou le "gravé dans le marbre." Mais les mots ont un sens et les noms une histoire.  Rien d'étonnant à ce que l'universitaire, l'écrivain traducteur, réagisse vivement à la négation de l'un et de l'autre : "je suis un poète de la colère, de l'éveil et de la vigilance."

 

La poésie de Jacques Darras est en prise (voire en prose) directe avec le monde, élargi à tout l'univers. À la Maison de la poésie, la salle a longuement applaudi le trio, conquise par le langage et par la prestation. Le pouvoir des mots n'a pas complètement disparu.

 

"Il n'est de poésie que dans la déclaration d'amour que nous faisons aux noms aimés, par la parole ou par le chant."
L'indiscipline de l'eau, anthologie personnelle 1988-2012 (Ed. Gallimard, 2016)

 

 

 

Jacques Darras, l'indiscipline de la poésie
Passage Molière
157, rue Saint-Martin - 75003 Paris
Infos et réservations : 01 44 54 53 00
du mardi au samedi de 15h à 18h
accueil@maisondelapoesieparis.com
www.maisondelapoesieparis.com
Tag(s) : #Coups de coeur et curiosités

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