De la place des femmes dans le monde de l'écritureDe la place des femmes dans le monde de l'écriture

Vendredi 17 juin 2016 à la Maison de la Culture d'Amiens, le Réseau des Maisons d'écrivain et des Patrimoines littéraires en Picardie organisait une rencontre sur le thème "Hier dans l'ombre... Et aujourd'hui ? Quelle place pour les femmes dans l'écriture ?" en partenariat avec le CR2L Picardie. Cette journée littéraire s'inscrivait dans le cadre du projet "Derrière chaque écrivain, des femmes", matérialisé par une exposition itinérante consacrée à celles qui ont compté dans la vie des grands auteurs.

Bernard Sinoquet, Président du réseau et responsable de la Maison de Jules Verne, a rappelé en préambule que la Picardie était riche en patrimoine littéraire et que "le réseau était bien plus que la somme de ses parties". Impliqué dans le dispositif ROLL (Réseau des Observatoires Locaux de la Lecture), créé par l'Éducation Nationale pour lutter contre l'illettrisme en enrichissant les pratiques culturelles des élèves, le réseau travaille désormais à son élargissement à la nouvelle région Hauts-de-France.

La première table ronde de la journée, animée par Philippe Lacoche en présence de plusieurs spécialistes des Maisons d'écrivain, était dédiée à la place des femmes dans la vie et l'oeuvre de nos grands auteurs. Le rôle qu'elles ont pu jouer les unes et les autres auprès des illustres étant à la fois en lien avec leurs époques, leurs personnalités, l'éducation reçue.

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Au 16e siècle, Jean Calvin (1509-1564) marié à Idelette de Bure de 1540 jusqu'à ce qu'elle décède en 1549, pense ainsi que le destin de la femme ne s'accomplit pleinement que dans le mariage. Ce n'est pas l'avis de Marie de Gournay (1565-1645) du Château de Gournay-sur-Aronde dans l'Oise, elle-même "escrivaine". Montaigne la considère dans ses Essais comme "sa fille d'alliance" ; elle lui apportera une aide précieuse dans la diffusion de son oeuvre.

Jean Racine (1639-1699) n'est pas un défenseur de la cause des femmes mais il leur a écrit des rôles immortels. Andromaque, Iphigénie, Phèdre... ses héroïnes tragiques incarnent avec force la psychologie féminine à laquelle son éducation ne lui a pourtant pas donné accès. Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) est souvent considéré comme un philosophe misogyne mais il faut replacer ses écrits et sa vie dans le contexte de leur époque et, selon Jean-Marc Vasseur, "ne pas mettre les Lumières au-dessus de tout" : leurs idées n'ont pas été systématiquement progressistes. Dans Les Confessions, les femmes semblent souvent inaccessibles et source de souffrance. Il vit maritalement avec Thérèse Le Vasseur qui lui donne cinq enfants, tous placés aux Enfants-Trouvés.

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Nicolas de Condorcet (1743-1794) est sans doute le "champion de la cause des femmes" dont il défend les droits, y compris celui de voter dans Sur l'admission des femmes au droit de cité. Aux côtés de son épouse, Sophie de Grouchy, il s'engage en faveur de la République ; ses idées lui coûteront la vie. Déclaré ennemi public en 1793, il meurt dans la prison de Bourg-Égalité (Bourg-la-Reine) l'année suivante.

Dans la vie de Jules Verne (1828-1905), la présence de la femme est incarnée par sa patiente épouse Honorine, avec laquelle il vit à Amiens dans un conservatisme bourgeois. Sa relation aux femmes est plus complexe en tant d'écrivain. Les héroïnes de ses romans, comme Paulina Barnett dans Le pays des fourrures et Mistress Dolly Branican dans Mistress Branican, "cumulent les vertus des deux sexes". Voyageuses intrépides, elles sont traitées à l'égal des hommes dans leurs expéditions. Chez Paul Claudel (1868-1955), l'entourage est peuplé de femmes qui traversent aussi son oeuvre. À commencer par la plus proche, sa soeur Camille, qui l'initie à la vie artistique. Et par Rosalie Vecht qui lui inspire les personnages d'Ysé dans Partage de midi et de Prouhèze dans Le Soulier de satin.

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À l'Historial de la Grande Guerre de Péronne enfin, sont conservées les lettres échangées par Georges Duhamel (1884-1966), écrivain et médecin, avec la femme de sa vie Blanche Albane qu'il épouse secrètement en 1909 pour ne pas compromettre sa carrière de comédienne. Riche de 2 500 lettres, leur correspondance répond au souhait de Blanche qui désire connaître le quotidien de son mari chirurgien aux armées : "Raconte moi tout, n’omets rien, je veux te suivre en pensée puisque j’ai le malheur d’être un sexe inutile et bien misérable en ce moment." (Lettre du 11 novembre 1914).

Après les échanges sur la présence féminine dans la vie des auteurs du passé, une conférence de Mireille Calle-Gruber, professeur à l’Université Sorbonne Nouvelle-Paris 3, écrivain, directrice du Centre de Recherches en Études Féminines & Genres / Littératures francophones (CREF&G/LF) était proposée sur la question du genre en littérature. Puis la parole était donnée aux professionnelles du monde de l'écriture lors d'une table ronde que j'ai eu le plaisir d'animer en clôture de la journée. Gwenaëlle Abolivier, Dominique Brisson, Lucie Depauw, Amandine Dhée et Isabelle Marsay avaient ainsi accepté l'invitation du réseau.

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Chacune (auteur, auteure, autrice, écrivain, écrivaine !) conformément à ses centres d'intérêt et à son univers, s'est penchée avec beaucoup d'attention - et d'humour - sur le lien entre la condition féminine et la création littéraire. Rappelons que les femmes ont dû batailler durement pour accéder au monde de l'écriture. Dans son dernier livre, Mémoire de fille (Ed. Gallimard 2016), Annie Ernaux évoque "la situation des femmes, cette épopée malheureuse déroulée de façon implacable de la préhistoire à aujourd'hui." Malgré des avancées évidentes, l'égalité avec les hommes n'est toujours pas atteinte. Selon le Ministère de la culture et de la communication, en 2013, on chiffrait à 101 600 le nombre des auteurs du livre : 63 % d'hommes et 37 % de femmes.

 

La dramaturge Lucie Depauw a mis la question du genre au cœur de Lilli/HEINER intra-muros (Koïnè Ed.), sa pièce finaliste du Grand Prix de littérature dramatique en 2015. Son personnage principal, Lilli, est une athlète sportive victime à son insu du dopage d'État organisé par la République Démocratique Allemande. Elle devient peu à peu un homme, Heiner, sous l'effet des hormones qui brouillent son identité. La transformation, d'abord subie, est finalement consentie et même assumée par la sportive qui se fait opérer pour devenir Heiner et sortir d'une indétermination pénible : "la procédure est la suivante Il faut inverser les lois du genre."

 

Lucie Depauw, qui travaille également pour le cinéma, n'a pas de mal à faire son chemin mais le théâtre demeure un bastion masculin. Selon la Brochure Où sont les femmes éditée par la SACD (Société des auteurs et compositeurs dramatiques) : pour la saison 2015-2016, 22 % des textes joués sont écrits par des femmes et 26 % des spectacles sont mis en scène par des femmes. Les théâtres nationaux Odéon, Strasbourg, Chaillot, La Colline, la Comédie Française sont dirigés par des hommes.

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Dominique Brisson, "écrivain et éditrice" (c'est le titre de son blog) avec la maison Cours Toujours qu'elle a créée en 2012 à Épaux-Bézu dans l'Aisne, écrit régulièrement des livres de littérature jeunesse comme Une vie merveilleuse (Ed. Syros, 2014), un roman pour adolescents très touchant sur la relation frère/soeur. Ce secteur de l'édition, le plus féminisé puisqu'il compte 63 % de femmes, souffre encore d'un manque de reconnaissance important. Les à-valoir et droits d’auteur atteignent en général seulement la moitié de ce qui est versé aux écrivains de littérature générale. Et pour Dominique Brisson, il n'est pas simple non plus d'être reconnue et prise au sérieux dans le domaine de l'édition.

 

Dans son travail d'éditrice "à l’affût des singularités picardes et du nord de la France, des modes de vie et des tendances d’hier et d’aujourd’hui", Dominique Brisson met en oeuvre une logique collective et recueille la parole des autres qu'elle met en histoires. Avec Ma Poule en 2014 et Nos jardins secrets en 2015, elle est devenue auteur - une passeuse de mémoire - au sein de sa propre maison Cours toujours. Chacun de ces livres regroupe une trentaine d'histoires illustrées par Pascale Belle de Berre ou Zaü.

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Gwenaëlle Abolivier, journaliste et auteur(e), écrit aussi pour la jeunesse ; elle a publié récemment Te souviens-tu de Wei ? aux éditions Hongfei, un magnifique album illustré par Zaü. Grand reporter, elle a voyagé dans de nombreux pays pour faire entendre des voix lointaines dans ses émissions radiophoniques. L'écrit émane de ces reportages, l'ailleurs étant visiblement une condition de la création pour elle. Le fait d'être une femme qui voyage seule n'implique rien de particulier pour la journaliste. Peut-être cela est-il un atout lorsqu'il s'agit de recueillir les confidences d'autres femmes.

 

Dans Vertige du Transsibérien (Ed. Naïve, 2015), elle raconte son voyage entre Moscou et Pékin, sur la plus mythique et la plus longue des lignes de chemin de fer (9 200 km). Son livre hybride et poétique est à la fois une longue lettre d'amour, un grand reportage, un voyage sur les pas de Blaise Cendrars "Ce poète-bourlingueur, toujours en partance", son "ami poète". De belles figures féminines y surgissent comme celle d'Olga, jeune Sibérienne qui étudie la littérature et le français à Moscou ou Youlia qui enseigne l'histoire et la géographie... Toujours à l'écoute, Gwenaëlle devient en quelque sorte dépositaire de ces paroles lointaines dont elle se fait l'écho.

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La collecte de paroles est aussi une dimension importante du travail d'Amandine Dhée, auteur(e) et slameuse originaire de Lille. Son dernier ouvrage publié en 2015 Tant de place dans le ciel (Ed. La contre allée) est le fruit d'une résidence, à la rencontre des habitants des villages autour de Mons en Belgique. En 2011, son roman Ça nous apprendra à naître dans le Nord avec Carole Fives (Ed. La contre allée), était aussi issu d'une résidence. Une commande sur le passé industriel et le présent de Fives qu'elle a choisi d'axer sur les femmes.

Ses textes, toujours pensés pour l'oralité et la scène, vivent aussi hors des livres, parfois en relation avec des performances d'artistes. Avec la compagnie de théâtre "Les Encombrantes", elle joue des textes féministes. Qu'il soit oral ou écrit, le langage permet de tisser du lien et d'aller de l'avant. Sous des apparences légères et dans un style volontiers ironique, il n'est pas difficile de percevoir chez Amandine une forme de rebellion contre les étiquettes, la société qui enferme les individus et les femmes en particulier.

"Quelqu'un a publié mes textes. Je deviens auteur. Sensation d'enfiler un manteau de fourrure comme pour jouer. Comment je m'appelais avant, quand juste j'écrivais ? Pas d'écharpe rouge, ni de chapeau, de brillantes références littéraires, de grandes études universitaires... Je suis même pas un homme." (Et puis ça fait bête d’être triste en maillot de bain Ed. La contre allée, 2013).

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Au cours de notre table ronde, nos invitées ont abordé la question du statut (précaire) de l'auteur qui doit multiplier les tâches pour assurer sa survie. Selon l'enquête du Ministère de la culture sur la situation économique et sociale des auteurs du livre : en 2013, 67 % des 101 600 auteurs exerçaient une autre activité professionnelle, source principale de leurs revenus. Seulement 8 000 percevaient des revenus d'auteurs supérieurs au SMIC. Si un certain prestige s'attache encore à la qualité d'écrivain, la réalité quotidienne des auteurs n'est pas un long fleuve tranquille. Pour autant, la passion de l'écriture était palpable chez nos intervenantes qui admettent qu'être publiée est un moment important favorisant le sentiment de légitimité.

Auteur(e) et professeur de français dans un lycée proche d'Amiens, Isabelle Marsay n'a pas l'habitude d'évoquer son travail d'écrivain avec ses élèves. Dans son dernier roman paru en 2013, Rue des dames - Petits plaisirs solidaires (Gingko Ed.), elle  a choisi de mettre en scène trois femmes partageant "une maison d'artistes aux accents fouriéristes" et l'ambition de "travailler moins pour vivre mieux." Ses héroïnes, trois amies aux personnalités contrastées, vivent en harmonie jusqu'à l'apparition de l'élément perturbateur : Vincent Fournol, un universitaire parisien qui envisage de s'installer avec elles.

Sur fond de poésie, de jeu et d'amour plus ou moins courtois, la tension s'amplifie entre les personnages. Au fil de leurs liaisons dangereuses, Isabelle démontre avec cet ouvrage (dont elle déteste la couverture sexiste qui lui fut imposée !) que les relations entre hommes et femmes, si elles ont fortement évolué, ne sont pas devenues simples pour autant. Le sujet garde le mérite d'alimenter l'imagination des auteur(e)s !

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Il faut que la femme s’écrive : que la femme écrive de la femme et fasse venir les femmes à l’écriture, dont elles ont été éloignées aussi violemment qu’elles l’ont été de leurs corps ; pour les mêmes raisons, par la même loi, dans le même but mortel. Il faut que la femme se mette au texte – comme au monde, et à l’histoire –, de son propre mouvement. 

Hélène Cixous - "Le rire de la Méduse", article paru dans la revue L'Arc (1975)

Tag(s) : #Animation de débats et rencontres

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