Histoire et littérature : Pierre Bergounioux à l'Historial de la Grande Guerre de PéronneHistoire et littérature : Pierre Bergounioux à l'Historial de la Grande Guerre de Péronne

Vendredi 11 novembre 2016, le Centre international de recherche de l’Historial de la Grande Guerre proposait une table ronde intitulée "Pierre Bergounioux, un écrivain, l'histoire, la Grande Guerre" à l'Historial de Péronne (80).

Autour de l'auteur corrézien qui a notamment écrit Le Bois du Chapitre (Ed. Théodore Balmoral, 1996) : Nicolas Beaupré (professeur, maître de conférences en histoire contemporaine à l'Université Blaise-Pascal de Clermont-Ferrand), Annette Becker (historienne, Professeur à l'Université Paris-Ouest Nanterre) et Carine Trevisan (Professeur de littérature comparée à l'Université Paris Diderot - Paris VII). Stéphane Audoin-Rouzeau (historien, directeur d’études à l’École des Hautes  Études en Sciences Sociales) conduisait l'entretien ponctué par des lectures poignantes de textes en lien avec la guerre, par le comédien Jean-Pierre Becker.

 

"Il y a

Il y a des petits ponts épatants
Il y a mon cœur qui bat pour toi
Il y a une femme triste sur la route
Il y a un beau petit cottage dans un jardin
Il y a six soldats qui s'amusent comme des fous
Il y a mes yeux qui cherchent ton image"

Guillaume Apollinaire, Poèmes à Lou

 
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En préambule de la rencontre qui se déroule devant un public nombreux, Annette Becker établit un parallèle entre l'œuvre profuse de Pierre Bergounioux, tout entière attentive à la question des commencements, des origines (véritables et symboliques), et le travail des historiens du Centre International de Recherche qui tentent également de réfléchir depuis trente ans sur les commencements, la Grande Guerre, et ce 20e siècle amorcé dans une brisure.

Et c'est par un hymne à l'histoire que l'écrivain lui répond. Selon lui, le monde existe trois fois : une première fois au présent, une deuxième quand un événement bascule dans le passé, laissant une trace et des images dans les mémoires, et une troisième fois lorsque les historiens s'en emparent. Les habitants des pays développés ont besoin de ces spécialistes qui leur disent : "tels furent les faits". Et de reprendre Spinoza dans son Traité politique : "Ne pas rire, ne pas pleurer, ne pas détester, mais comprendre."

Pierre Bergounioux évoque avec force la sidération que la Grande Guerre a produit. "Depuis cinq cents ans, l'Europe était la reine du monde. Comment ces puissants états-nations, creusets des postures rationnelles, n'ont-ils pas été capables d'anticiper le cours des choses ?" s'étonne-t-il. Tiraillée par des impulsions infantiles et archaïques, un esprit de revanche, l'Europe a perdu la raison. Mais elle a mis des moyens rationnels et modernes au service d'une finalité irrationnelle...

 

"L'Ancre tourmentée n'a plus sa place
Dans cette vie nouvelle,
Pourtant le ruisseau traverse toujours mon cœur
J'entends ses pleurs, ses regrets,
Comme si son sang de pluie et de peine
S'était uni au mien
Quand sur ses rives détruites
J'ai mêlé mon cri blessé au sien."

Edmund Blunden, L'Ancre à Hamel : lendemains (The Ancer of Hamel : Afterwards)

 
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Citant Stephan Zweig dans Le monde sans sommeil (Ed. Payot) : "Ce qui a encore l'apparence de l'horreur aura déjà de la grandeur dans sa métamorphose sublime", Carole Trevisan interroge Pierre Bergounioux sur ces scènes de guerre dont émane une forme de poésie comme dans son livre La Maison rose (Ed. Gallimard, 1987). L'écrivain explique avoir essayé de se mettre à la place de ces jeunes paysans, nés vers 1890, qui s'étaient retrouvés dans des parages inconnus pour y livrer bataille, là où l'intelligence et l'entendement étaient pulvérisés.

 

"Ils avaient affronté le temps, la terre hostile, les périls inconnus que le temps (le leur) avait fomenté pour eux. Et ce qu'ils étaient devenus (tante Lise, le grand-oncle André, les autres) n'était pas forcément ce qu'ils avaient conçu, voulu - vivre, gravir une colline, trouver la sagesse ou la fin de l'histoire, un présent sans besoins. C'était différent, c'était presque le contraire puisqu'ils étaient mutilés, malheureux, morts et que personne, jamais, n'a pu souhaiter de l'être et de le rester." Pierre Bergounioux, La Maison rose (Ed. Gallimard, 1987)


C'est la question de la trace mémorielle de la Première Guerre mondiale, de son héritage, qui occupe Pierre Bergounioux (comme elle occupe Jean Rouaud dans Les champs d'honneur). L'écrivain appartient à une lignée. Son grand-père paternel est mort en 1917, son père est donc L'orphelin (Ed. Gallimard, 1992) : "Mon père n'ayant pas eu de père ne pouvait pas non plus avoir de fils. Il était le fils de personne. Il lui était interdit de devenir le père de quelqu'un. J'étais donc personne en culottes courtes ou des culottes courtes passées à, une casquette en paille posée sur de l'air, du vide, rien."

 
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Alors, comment s'y prendre pour devenir quelqu'un ? "Cela faisait partie du legs, explique l'écrivain. J'ai essayé de débrouiller ce que les témoins directs n'étaient pas capables d'exprimer. Il flottait encore dans l'air que j'ai respiré quelque chose de l'horreur et de la douleur qui avaient occupé le terrain. J'ai essayé de mettre un peu d'ordre dans les faits que j'avais reçus des mains de ceux qui les avaient vécus." Sans doute s'agissait-il de rétablir une continuité dans le langage, ce langage articulé qui nous hante, selon lui, et qui nous distingue de toutes les autres espèces.

Lecteur assidu (et quasi exclusif) d'ouvrages de sciences sociales, Pierre Bergounioux reconnaît que la littérature peut descendre à des détails que l'histoire n'a pas la possibilité de prendre en compte. Mais cette dernière reste, pour lui, le moyen privilégié d'accéder à la connaissance. Aux yeux d'Annette Becker pourtant, il y a davantage sur la guerre dans vingt pages de son livre Le Bois du Chapitre (Ed. Théodore Balmoral, 1996) que dans des milliers d'autres rédigées par des historiens. Mais Bergounioux insiste sur le rôle essentiel des historiens et des sociologues.  "Ils disent ce qui est" et ne peuvent s'affranchir (contrairement à la littérature qui est un art), de la rigueur scientifique. Leurs conclusions offrent une vérité sur laquelle tout le monde peut s'accorder.

Lorsque l'écrivain affirme ainsi que "la littérature est une succursale de l'histoire", Annette Becker suggère : "Ce ne serait pas plutôt l'histoire qui est une succursale de la littérature ?" Mentionnant Homère et L'Iliade, Pierre Bergounioux admet alors : "la littérature a précédé le récit mais elle fut talonnée par la philosophie et l'histoire", comme si différentes ramifications s'étaient détachées de l'arbre gigantesque de la raison.

 
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Pour Nicolas Beaupré, "les historiens qui lisent de la littérature enlèvent les écailles de leurs yeux". C'est précisément ce que Stéphane Audoin-Rouzeau répondait au romancier Jean Rouaud déclarant que les historiens l'avaient sauvé : "Je ne l’ai pas dit dans l’instant à Jean Rouaud : en ce qui me concerne, et en tant qu’historien de la Grande Guerre, ce sont ses Champs d’honneur qui m’ont sauvé. Ils n’ont pas sauvé que moi, d’ailleurs. Leur auteur ne sait pas, sans doute, qu’à son insu il a contribué à féconder tout un pan de l’historiographie de la Grande Guerre." (Acte du colloque international Dire la guerre dans la fiction contemporaine de langues française et persane, Iran, 2014).

À travers cette rencontre/lecture à la fois émouvante et passionnante, ("Nous n'avons pas eu souvent un 11 novembre comme celui-là à l'Historial de Péronne", conclut Stéphane Audoin-Rouzeau), c'est encore la fertilité - et la complexité - des liens entre histoire et littérature(s) qui se révèle. Une certitude : le dialogue qu'entretiennent ces deux disciplines aux contours parfois flous - Pierre Bergounioux cite à cet égard Jules Michelet - n'en finit pas de les enrichir l'une et l'autre.

 

"Orion

C'est mon étoile
Elle a la forme d'une main
C'est ma main montée au ciel
Durant toute la guerre je voyais Orion par un créneau
Quand les zeppelins venaient bombarder Paris ils venaient toujours d'Orion
Aujourd'hui je l'ai au-dessus de ma tête
Le grand mât perce la paume de cette main qui doit souffrir
Comme ma main coupée me fait souffrir percée qu'elle est par un dard continuel"

Blaise Cendrars, Orion, Feuilles de route

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À LIRE EN COMPLÉMENT : le catalogue de l'exposition Écrivains en guerre, 14-18 « Nous sommes des machines à oublier » (Coéd. Gallimard / Historial de la Grande Guerre), ouvrage collectif publié sous la direction de Nicolas Beaupré, avec la participation d'Annette Becker, Carole Trevisan ou Guillaume de Fonclare.

L'exposition qui s'est tenue du 28 juin au 16 novembre 2016 à l'Historial de Péronne, présentait près de 260 objets illustrant le processus créatif des écrivains d’avant-garde dans la Grande Guerre (Blaise Cendrars, Ernst Jünger, Guillaume Apollinaire, Siegfried Sassoon, Ivor Gurney, August Stramm, Pierre Mac Orlan, Jacques Vaché, Joë Bousquet...). Le catalogue reprend le parcours thématique de l'exposition développée par Laurence Campa et Philippe Pigeard : vivre, choisir, survivre, combattre, en Somme, saigner, souffler, dire.






Historial de la Grande Guerre 
Château de Péronne 
BP 20063 
80201 PERONNE cedex 
Tél : (+33) 3 22 83 14 18
www.historial.org
Tag(s) : #Coups de coeur et curiosités

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