Bakhita, esclave et sainte : le roman de Véronique OlmiBakhita, esclave et sainte : le roman de Véronique Olmi

Vendredi 15 septembre 2017, à la Halle des Blanc Manteaux (Paris, IVe), Leïla Slimani - lauréate du Prix Goncourt 2016 - remettait le Prix du Roman Fnac à Véronique Olmi pour Bakhita (Ed. Albin Michel), au cours de la soirée d'ouverture du deuxième Forum Fnac Livres. La lauréate a été désignée par un jury de 400 libraires et 400 adhérents Fnac après une sélection préalable de 35 romans parmi les 581 nouveautés de la rentrée littéraire. Véronique Olmi est aussi actuellement en lice pour les prix Goncourt, Goncourt des lycéens, Femina et Landerneau des lecteurs.

 

Son roman retrace le parcours extraordinaire "dans le chaos furieux du monde" de Bakhita (1869-1947), ancienne esclave déclarée sainte le 1er octobre 2000 par le pape Jean-Paul II. Au début, il y a Olgossa, dans la province du Darfour au Soudan, et  "la musique tranquille d'un village paisible qui cultive ses champs, une image de paradis perdu qu'elle gardera pour se persuader que ça a existé." Bakhita a sept ans lorsqu'elle est enlevée, deux ans après sa sœur aînée alors âgée de quatorze ans  : "Abda, esclave, c'est le pire du malheur, abda, c'est Kishmet et c'est elle, et soudain c'est réel, ça existe devant elle, c'est là, devant ses yeux, et elle se demande pour la première fois : « Est-ce que Kishmet est LÀ ? » Elle se le demandera toujours."

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Tombée aux mains des négriers musulmans, l'enfant "entre dans le monde organisé de la violence et de la soumission." Sévices, privations, marches harassantes dans le désert, haltes dans les zéribas où le trafic prospère en attendant le grand marché de Karthoum... Dans un style percutant – rythme soutenu, vocabulaire précis et incisif – Véronique Olmi entraîne son lecteur bouleversé à la suite de Bakhita, agrégée par la force à la "longue file nue et désespérée, qui traverse le monde dans une grande indifférence".


Pourtant étourdie par ce "grand cauchemar impérissable", la sauvagerie des hommes et les épreuves qui s'amoncellent, Bakhita démontre très tôt qu'elle ne renoncera pas. "Elle se découvre une force têtue, acharnée, cette envie de vivre qu'on appelle l'instinct de survie. Il y aura toujours en elle deux personnes : une à la merci de la violence des hommes, et l'autre, étrangement préservée, qui refusera ce sort. Sa vie mérite autre chose. Elle le sait." Sa tentative d'évasion avec la petite Binah, qui partage un temps son malheureux destin ("Je ne lâche pas ta main"), a beau échouer, tout ne s'éteint pas pour Bakhita : "le monde des esclaves est le sien, mais il y a toujours, pour la maintenir en vie, un espoir."

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Son premier maître est un riche chef arabe qui la garde trois ans au service de ses filles, à "vivre pour obéir et plaire. Et se lever chaque matin avec un seul but : survivre à la journée." Le harem, la détresse des esclaves, les offenses... Quand elle est revendue à un général turc, "elle parle moins, elle est prudente, peu assurée, et ce n'est pas son langage qui est un mélange, c'est elle. Elle a dix ans et elle ne sait pas comment grandir. Grandir bien. Grandir douce et bonne, elle impure, abîmée, et sans innocence. Sa vie est comme une danse à l'envers, un tourbillon d'eau sale."

 

Elle passe quatre années effroyables dans "cette maison aux esprits furieux" puis en 1882, elle est achetée de nouveau par un homme qui va changer sa vie : Calisto Legnani, consul italien à Khartoum. À treize ans à peu près, Bakhita, "la chanceuse", comme ses ravisseurs l'ont prénommée, quitte l'esclavage pour la domesticité. Et "c'est comme cela, par ce corps restitué, qui ne sera plus ni battu ni convoité, qu'elle retrouve, lentement, le monde des humains."

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Lorsque le consul retourne en Italie, elle le supplie de l'emmener ; il faut saisir sa chance. Elle a oublié son nom, celui de son village, elle ne retrouvera pas sa famille dans laquelle sa sœur jumelle, sans doute, continue de grandir. "Elle parle à sa jumelle, elle lui demande de protéger leur naissance, de porter cette part d'elle, libre et reliée aux ancêtres. Par sa jumelle, elle ne se trahit pas. Elle quitte le Soudan. Et elle y reste. Elle reste inscrite dans leur terre. Leurs traditions. Leur langue. Elle y vivra toujours."


En Italie, c'est grâce à l'affection de Stefano Massarioto qui souhaite l'adopter, "cet homme sur sa route, comme une étoile tombée à ses pieds", que Bakhita, "la Moretta" dont la couleur effraie, peut entrer en 1888 au Pieux Institut des catéchumènes de Venise, et plus tard, à vingt-sept ans, devenir religieuse au sein de l'ordre des Sœurs de la Charité canossiennes. Bien avant de connaître le Christ ou de nommer Dieu, sœur Giuseppina Bakhita était instinctivement reliée à l'ailleurs, à ses ancêtres, à l'univers et "elle a la force maintenant pour aimer les autres. Maintenant que sa vie est dans des mains plus hautes."

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Quelques années plus tard, l'Italie entière connaît l'histoire de Madre Giuseppina Bakhita, cette Storia meravigliosa, parue en feuilleton à partir de janvier 1931 dans la revue canossienne. Le livre publié en décembre de la même année est un phénomène. On a ordonné à Bakhita de raconter sa vie et son chemin, "du lointain désert enténébré de superstitions et de barbaries à la lumière du Christ." Son destin lui échappe une fois encore, mais Bakhita y voit la volonté de Dieu et accepte d'être "cette bête rare" que tous souhaitent approcher. "Elle, toute sa vie, cherchera le regard des êtres maltraités, par la vie, le travail ou les maîtres." Humble parmi les humbles, elle s'emploie à venir en aide aux plus fragiles. Elle connaît le monde et la folie des hommes, "ce qu'elle croit, c'est qu'il faut aimer au-delà de ses forces."

 

Véronique Olmi a éprouvé un véritable choc émotionnel lorsqu'elle s'est trouvée face au portrait de Bakhita dans une petite église de Touraine. Happée par ce personnage, elle a abandonné un projet littéraire en cours pour s'y consacrer. Totalement. Et recomposer en littérature l'histoire de Bakhita, qui tient de l'épopée. Son livre est à la fois une grande fresque - 455 pages - traversant une histoire mouvementée (au Soudan puis dans une Italie marquée par le fascisme et les deux guerres mondiales), et un roman intime sondant au plus profond une âme martyrisée dont, jusqu'au bout, rien n'a pu entamer l'envie de vivre.

 

 

2017 Paris - Prix du roman Fnac © A. OuryAlbum photos

Tag(s) : #Coups de coeur et curiosités

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