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Jusqu'au 14 novembre 2012, Dans la solitude des champs de coton, la pièce de Bernard-Marie Koltès écrite en 1985, est à l'affiche de la Comédie de Picardie, dans une mise en scène de Frédéric de Goldfiem et Christophe Laparra (artiste associé au théâtre).

Les deux hommes sont également les comédiens de ce face à face déconcertant entre un dealer et son client potentiel. La pièce commence lorsque le premier interpelle le second : "si vous marchez dehors, à cette heure et en ce lieu, c'est que vous désirez quelque chose que vous n'avez pas, et cette chose, moi, je peux vous la fournir". La relation se créé entre eux "à cette heure qui est celle des rapports sauvages entre les hommes et les animaux".

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On attend une transaction entre un consommateur dépendant de la marchandise du vendeur. Le dealer devient en fait l'otage du désir de son client... qui n'en exprime aucun. Le dealer ne dit jamais ce qu'il peut offrir... ou vendre (a-t-il seulement quelque chose en sa possession ?). Et le client ne dit jamais s'il est bien dans l'attente de ce qu'on ne lui propose pas. Il ne formule pas de désir : "je ne connais aucun crépuscule ni aucune sorte de désirs et je veux ignorer les accidents de mon parcours." Il entre dans une forme de négociation. Il demande du temps.

Le texte de Koltès est à la fois poétique et exigeant. Il déploie une rhétorique très ciselée. Chaque personnage développe à son tour une argumentation qui ne dit rien de ses intentions profondes, mais qui déjoue systématiquement les certitudes que son interlocuteur semble afficher à son sujet. Et les hypothèses que le spectateur formule en lui-même.

©Yvan Grubski 4© Yvan Grubski

Le Dealer : "Je ne suis pas là pour donner du plaisir, mais pour combler l’abîme du désir, rappeler le désir, obliger le désir à avoir un nom, le traîner jusqu’à terre, lui donner une forme et un poids, avec la cruauté obligatoire qu’il y a à donner une forme et un poids au désir. Et parce que je vois le vôtre apparaître comme de la salive au coin de vos lèvres que vos lèvres ravalent, j’attendrai qu’il coule le long de votre menton ou que vous le crachiez avant de vous tendre un mouchoir, parce que si je vous le tendais trop tôt, je sais que vous me le refuseriez, et c’est une souffrance que je ne peux point souffrir."

Le client : "Vous n’êtes pas là pour satisfaire des désirs. Car des désirs, j’en avais, ils sont tombés autour de nous, on les a piétinés ; des grands, des petits, des compliqués, des faciles, il vous aurait suffi de vous baisser pour en ramasser par poignées ; mais vous les avez laissé rouler vers le caniveau, parce que même les petits, même les faciles, vous n’avez pas de quoi les satisfaire. Vous êtes pauvre, et vous êtes ici non par goût mais par pauvreté, nécessité et ignorance."


©Yvan Grubski 3© Yvan Grubski

Dans la mise en scène de Frédéric de Goldfiem et Christophe Laparra, le plateau est presque vide (deux chaises). Absence de décor. Absence de musique mais pas de sons, qui ajoutent à l'atmosphère pesante. Quasi obscurité dont se détachent les corps des deux comédiens, toujours mesurés et justes dans leurs attitudes. Face à ce vide scénique, le regard du spectateur s'accroche à chacun de leurs gestes, se concentre sur le verbe qu'ils ont quelquefois haut.

"Ainsi ne faisons-nous rien d’autre que reproduire le rapport ordinaire des hommes et des animaux entre eux aux heures et aux lieux illicites et ténébreux que ni la loi et ni l’électricité n’ont investis."

Entre les deux hommes, il y a toujours le deal. Aucun ne prend la fuite. L'idée de la violence et la possibilité des coups surgit peu à peu. Finiront-ils par se battre ? L'infertilité de leur relation les conduira-t-elle là où ils devaient de toute façon en venir : aux armes ?


©Yvan Grubski 5© Yvan Grubski


Le spectateur est désarçonné par l'absence d'intrigue et par l'atmosphère souvent plombée de l'échange. Il y a du silence. Les deux hommes se parlent sans vraiment se répondre. Chacun reste plutôt enfermé dans un monologue qui ne tient pas toujours compte de l'intervention de l'autre. Le langage de Koltès est puissant. Il renvoie à nos propres solitudes, au désir, aux actes de communication manqués, aux non-rencontres... à ce que l'on perçoit comme sens et qui ne fait pas forcément sens autour de nous. Troublant.

 

"Mais que faire de son regard ?
Regarder le ciel me rend nostalgique et fixer le sol m’attriste,
regretter quelque chose et se souvenir qu’on ne l’a pas
sont tous deux également accablants.
Alors il faut bien regarder devant soi, à sa hauteur,
quel que soit le niveau où le pied est provisoirement posé
."

 

Représentations
samedi 10 novembre à 20h30
mardi 13 novembre à 20h30
mercredi 14 novembre à 19h30*
* rencontre avec l'équipe artistique à l'issue de la représentation


Dans la solitude des champs de coton de Bernard-Marie Koltès (Les Éditions de Minuit)
Metteurs en scène / interprètes : Frédéric de Goldfiem, Christophe Laparra
Assistante à la mise en scène : Céline Dauvergne
Direction d’acteurs : Marie Ballet
Regard extérieur : Aurélie Cohen
Création sonore et musicale : Jean-Kristoff Camps
Création lumière : Jean-Gabriel Valot
Costumes : Catherine Lefebvre
Chargée de production et de diffusion : Christine Laugier
Photo affiche : Yvan Grubski


BM KoltèsBernard-Marie Koltès (1948 - 1989) est l'un des dramaturges français les plus joués dans le monde. Il figure au répertoire de la Comédie Française.


 

 

 

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Tag(s) : #Coups de coeur et curiosités

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