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Vendredi 16 mars 2012 au Salon du Livre de Paris, l'écrivain Philippe Delerm s'est entretenu sur la scène des auteurs, avec Étienne de Montety, directeur du Figaro littéraire, sur "La langue française, entre Molière et les SMS".

Devant un parterre composé majoritairement de scolaires, l'auteur célèbre de La Première Gorgée de bière et autres plaisirs minuscules (Ed. Gallimard, 1997) s'est moins exprimé au sujet des SMS que de la langue de Molière. Loin d'être hors-sujet pourtant, il n'a cessé d'évoquer le plaisir que lui inspirent les mots. "Le langage est quelque chose de drôle, de vivant et de gai ; le langage c'est la vie."
 

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Et ce plaisir lui vient de loin ! Philippe Delerm n'a pas oublié les sensations qu'il éprouvait enfant, lorsque sa mère lui lisait Colette. Avant même de saisir le sens des mots, il en avait le goût. Il affirme ne pas aimer les "écrivains à vocabulaire" comme peut l'être Balzac ( "La littérature n'a rien à voir avec la richesse du vocabulaire, sinon le plus grand des chefs-d'oeuvre serait le dictionnaire." Paul Léautaud) et se méfie des adverbes.

Lorsqu'il écrit, il utilise des mots qui ont un écho en lui, qui lui appartiennent déjà. Il en a tout un florilège, parmi lesquels des favoris, comme "bonheur" ("un mot fragile, évanescent, léger, surtout"), qui s'accorde avec sa vision de la vie, ou bien "mélancolie" ("J'aime la mélancolie de ce passant. Il n'a plus aucune de ces prétentions du paraître qui nous amenuisent tant dans la vraie vie, nous contraignent à cacher nos blessures, nos tristesses." L'Envol).

 

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Conscient que la plupart des mots véhiculent des clichés, Philippe Delerm aime les employer "un peu à côté". Il s'amuse à n'être pas tout à fait dans ce que l'on attend, sans pour autant tomber dans la déroute. Comme en musique dit-il, Ravel ou Fauré pouvaient être légèrement à côté de la note.

Sans surprise, il évoque son intérêt pour l'étymologie. Il cite le verbe "s'échapper"
, du français escaper (11ème siècle) issu du latin populaire excappare (dérivé de cappa, "cape, manteau"). A l'origine, "s'échapper" signifiait "laisser tomber sa cape". Et Philippe Delerm a raison, l'image d'un individu fuyant ses poursuivants en quittant la cape dont ils se sont saisis, est éloquente ! L'étymologie du mot fait surgir toute sa connotation aventurière.

 

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Devant un jeune auditoire assez dissipé, Philippe Delerm fait la lecture
de deux extraits de ses livres. L'un concerne la neige et l'autre... le carambar !

 

Professeur de Français fraîchement retraité, Philippe Delerm rappelle qu'il a toujours milité contre un  enseignement consistant à associer commentaire de texte et analyse grammaticale. Les nécessaires séances de grammaire et d'orthographe, doivent selon lui rester à l'écart des oeuvres littéraires. Étudier le texte d'un grand auteur est une source de plaisir qu'il ne faut pas altérer. On ne doit pas réduire la lecture de Proust (qu'il chérit) à une recherche sur l'emploi du passé simple !

Notre auteur n'est pas de ces oiseaux de mauvais augure qui prédisent la mort du français. Contre le pessimisme ambiant ou le "c'était mieux avant", il fait preuve d'une certaine sagesse. Il rappelle que le Certificat d'études primaires - examen certes difficile et exigeant - concernait seulement une minorité d'enfants. Si le niveau général des élèves a baissé par rapport aux dernières décennies, celui des meilleurs a augmenté dans le même temps. Grand collectionneur de cartes postales, il raconte que contrairement aux idées reçues, celles des années 1920 ou 1930 étaient pleines de fautes d'orthographe !

 

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Fervent défenseur d'une langue française vivante, il ne craint pas son évolution (fût-elle par l'absorption de mots d'origine étrangère) mais sa réduction. Il déplore ainsi que dans la bouche de certains jeunes, le vocabulaire soit si limité et la qualité des échanges forcément dégradée. "La pauvreté du langage crée toujours la violence". Le manque de mots, lorsqu'il s'agit d'exprimer des sentiments ou de vivre la relation aux autres, ouvre la voie aux malentendus et aux excès. Étienne de Montety cite opportunément Albert Camus : "Mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur de ce monde".

Combien, parmi les enfants du public, auront eu envie ce jour-là, de lire Philippe Delerm après l'avoir écouté ? Combien auront eu envie de lire tout court, de prêter une oreille plus attentive aux mots, de libérer ceux qu'ils portent en eux, sans toujours le savoir ? Difficile à dire. Ils étaient nombreux, en tout cas, à se presser autour de lui pour obtenir une dédicace.

 

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"Avec les mots rester solaire. Je sais ce qu'on peut dire à ce sujet : l'essentiel est dans l'ombre, le mystère, le cheminement nocturne. Et puis, comment être solaire quand l'humanité souffre partout, quand la douleur physique et morale, la violence , la guerre recouvrent tout ? Eh bien peut-être rester solaire à cause de tout cela. Constater, dénoncer sont des tâches essentielles. Mais dire qu'autre chose est possible, ici. Plus les jours passent et plus j'ai envie de guetter la lumière , à plus forte raison si elle s'amenuise. Rester du côté du soleil." (Le trottoir au soleil - Ed. Gallimard, 2011)

2012 Paris - Salon du Livre © A. OuryAlbum photos

Tag(s) : #Coups de coeur et curiosités

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