Retour sur les 19es Rendez-vous de la bande dessinée d'Amiens

Sortie de bulles pour la ville d'Amiens le soir du dimanche 8 juin 2014, à l'issue de ses 19es Rendez-vous de la bande dessinée. Après quelques jours de temps forts et de rencontres qui ont attiré un large public et mobilisé des bénévoles nombreux et surmotivés, l'association On a marché sur la Bulle pouvait se féliciter une nouvelle fois de la vitalité de son festival.

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Inutile de prétendre faire la synthèse d'un tel salon ! On peut néanmoins évoquer le record de 94 auteurs reçus, une quinzaine d'expositions de grande qualité (Notre Mère la Guerre, Corboz l'expo qu'il mérite, Clément Baloup et le Vietnam : Les couleurs de l'exil, Pierre-Henry Gomont : Voyages graphique, du croquis à la BD, La Guerre des Lulus...), autant de rencontres avec les auteurs concernés (comme il est cohérent - et passionnant - de les écouter s'exprimer au milieu de leurs œuvres !), des animations jeunesse en cascade, les incontournables séances de dédicaces, deux tables rondes avec Joe Sacco et Jean-Claude Mézières, les habituelles remises de prix...etc. etc !

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À noter sur ces Rendez-vous, une nouveauté intéressante qui devrait être reconduite au vu du succès rencontré : La Fabrique de la bande dessinée. À chaque heure, un nouvel auteur était invité à dessiner (diffusion en live sur grand écran) tout en commentant son parcours et sa façon de travailler. Un régal pour les amateurs de 9e art.

Comme lors de l'édition 2013, j'ai eu le plaisir cette année de coordonner l'équipe de Bulldog, association audiovisuelle amiénoise en charge de la TV du festival. Notre mission était à la fois d'annoncer sur les écrans les événements du salon, et d'assurer les tournages/montages/diffusion des vidéos concernant les différents temps forts. Et ils ne manquaient pas !

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J'ai d'autre part été sollicitée pour l'animation de la Journée professionnelle du 6 juin sur le thème "Raconter la Grande Guerre en bande dessinée". On a Marché sur la Bulle est officiellement labellisée par la Mission du centenaire de la Première Guerre mondiale pour le savoir-faire développé au fil des années autour des liens Grande Guerre et 9e art. C'est pourquoi un "coup de projecteur" était donné sur ce sujet au cours du festival.

Après un brillant exposé de Vincent Marie, chercheur en Histoire et agrégé en Histoire-géographie, sur "La Grande Guerre dans la bande dessinée, de 1914 à aujourd’hui" (question abordée par Pascal Mériaux lors du dernier Salon du Livre de Paris), j'ai donc animé trois tables rondes dédiées à trois approches récentes et ô combien différentes de la Première Guerre mondiale en BD. Différentes... et malgré tout centrées toutes les trois sur l'humain.

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  • Joe Sacco : La Grande Guerre, Le Premier jour de la Bataille de la Somme (Co-Ed. Arte & Futuropolis)

Le journaliste américain, qui a grandi en Australie, est le célèbre pionnier d'un genre désormais reconnu dans le monde entier : la BD documentaire. (Cf. Gaza 1956, en marge de l'histoire (Ed Futuropolis, 2010) ou Reportages (Ed Futuropolis, 2011)). Il est venu nous parler (avec brio et humilité) de son dernier ouvrage : une fresque muette de plus de sept mètres de long contenue dans un livre panorama de 24 pages, et reconstituant heure par heure le premier jour de la bataille de la Somme. Ce 1er juillet 1916 fit 21 000 victimes côté britannique (celui qu'il a voulu montrer) dont 19 000 morts en une seule heure...

Devant un amphithéâtre bien rempli et des journalistes de l'AFP, France-Info, la revue Vingtième Siècle... l'auteur a expliqué comment il avait travaillé neuf mois durant sur ce projet incroyable inspiré de la Tapisserie de Bayeux (11e siècle) et du Manhattan Unfurled (Ed. Random House, 2001) de Matteo Pericoli.

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Passionné d'Histoire, il a montré de quelle façon, ignorant proportions et perspectives, il avait choisi d'insister sur les détails de la fresque et de donner corps et existence à chacun des personnages dessinés. À l'appui de nombreuses sources documentaires et des photographies de l'Imperial War Museum de Londres, Joe Sacco a élaboré un dessin extrêmement fouillé dont seul Douglas Haig, général en charge du haut-commandement britannique (surnommé a posteriori "Le Boucher de la Somme"), n'est pas un personnage anonyme.

Des préparatifs titanesques de l'assaut jusqu'à l'inhumation des victimes, en passant par le massacre des soldats tombés sous les feux de l'artillerie allemande avant d'avoir pu atteindre les tranchées ennemies, Sacco donne à VOIR. Et il donne (ce qui est d'autant plus spectaculaire que la fresque est muette) aussi à entendre cette journée infernale.

Tout en restant fidèle à la réalité historique, il met sa subjectivité et son propre sens de l'interprétation en œuvre (à la manière d'un metteur en scène de cinéma) pour relater ce que fut la journée la plus meurtrière de l'histoire de l'armée britannique. Comme il l'admet lui-même, à défaut de pouvoir répondre à la question du "pourquoi une telle boucherie a-t-elle pu être possible ?", il a le mérite de nous éclairer sur le "comment". Sa fresque sera visible tout l'été sur 130 mètres de long dans les couloirs du métro Montparnasse.

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  • Hardoc (dessin) & Régis Hautière (scénario) : La Guerre des Lulus (Ed. Casterman)

La deuxième table ronde de cette journée était dédiée à une série bien ancrée dans notre région, puisque ses auteurs y vivent et qu'elle est située en Picardie. J'ai déjà eu l'occasion de faire part de mon enthousiasme pour les tomes 1 et 2 de La Guerre des Lulus sur ce blog.

Régis Hautière a pris le parti d'imaginer une histoire qui évoquerait la Première Guerre mondiale et serait pourtant destinée à une lecture tout public. Tour de force réussi pour le tandem picard avec les aventures de quatre orphelins livrés à eux-mêmes dès 1914, à l'arrière de la ligne de front, dans l'Aisne.

Robinsonnade aux dialogues ciselés, La Guerre des Lulus (série prévue en cinq tomes), propose différents niveaux de lecture et une façon assez inédite d'appréhender le conflit du point de vue de l'enfance. Les enseignants s'en emparent d'ailleurs largement pour aborder le sujet dans leurs classes.

Lors de notre échange, les auteurs ont détaillé leur manière de travailler. Comment éviter l'ennui qui guette facilement les jeunes lecteurs, comment suggérer sans trop montrer, comment faire grandir des enfants dans la guerre..?

S'ils ne sont pas dans une démarche d'historiens, ils s'efforcent malgré tout de coller à l'époque qu'ils évoquent. Le dessin semi-réaliste de Hardoc se nourrit ainsi de longues recherches. Et malgré l'humour et l'ambiance "Guerre des boutons" bien présents dans cette BD, pas question pour Régis Hautière d'édulcorer la réalité du conflit, ni surtout de le rendre sympathique...

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  • Maël (dessin) & Kris (scénario) : Notre Mère la Guerre (Ed. Futuropolis)

La dernière rencontre de cette riche journée était consacrée à Notre Mère la Guerre (Ed. Futuropolis), série parue en quatre tomes (trois complaintes et un requiem) entre 2009 et 2012. Cette fois, les auteurs ont choisi l'angle de l'enquête policière pour immerger leur lecteur dans les années de guerre.

L'histoire commence en 1935, quand sur son lit de mort, Roland Vialatte se souvient de la façon dont il a traversé le conflit... En 1915, en Champagne, alors que trois femmes ont été assassinées près de la ligne de front, il est le gendarme désigné pour tenter d'élucider l'affaire. Ses investigations le conduisent au sein d'une escouade très particulière : les Apaches. Des adolescents emprisonnés pour divers délits qui se sont vus proposer la liberté contre un engagement comme soldats. Une réhabilitation par la guerre... C'est la lecture des Carnets de guerre de Louis Barthas qui a fait découvrir leur existence à Kris.

La singulière escouade est dirigée par le caporal Gaston Peyrac, un socialiste internationaliste de 35 ans auquel Vialatte (le fervent catholique patriote) a déjà eu affaire. Malgré leurs différences, les deux hommes s'estiment et l'on assiste à leurs évolutions au fil du temps.

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Notre Mère la Guerre est un chant qui traverse toute la Grande Guerre et en montre de très nombreux aspects (l'horreur, la fraternité, le sort de l'Arrière, la question de Dieu, la condition des femmes...). Le maître-mot du travail des auteurs, qui ont lu beaucoup de documents historiques ou de témoignages de poilus, fut "imprégnation". Il ne s'agissait pas pour eux de procéder à une reconstitution historique de 14-18, mais de trouver "la note juste" qui permettrait au lecteur de se figurer ce que ces hommes ont vécu. C'est ainsi que cette bande dessinée a été qualifiée de "fiction d'archive".

Bien entendu, une interrogation traverse toute la série : "Pourquoi s'engage-t-on ?". Et plus encore : "Pourquoi continue-t-on à se battre ?" Sur le plan historique, Jacques Tardi (la référence en matière de traitement de la Grande Guerre en BD), refuse fermement la thèse de l’école de Péronne (Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker) qui évoque un "sacrifice librement consenti" par les soldats. Beaucoup plus nuancés, Kris et Maël (qui ont travaillé sur cette histoire en étroite collaboration) énoncent une multitude de possibilités sans qu'aucune ne prétende jamais exclure toutes les autres :

 "Le front est une ligne mortelle et ensorcelante. [...] Ces heures plus qu'humaines ont le parfum définitif de l'absolu. [...] Je me bats par loyauté, par habitude et par force. Je me bats parce que je ne peux faire autrement. [...] il se battra encore parce qu'il ne sait plus faire que ça, parce qu'il en a déjà trop fait et trop vu, et qu'il lui serait insupportable que ce fût en vain."... 

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Le dessin à l'aquarelle de Maël a un pouvoir de suggestion très fort, jusque dans l'évocation des sons ou des odeurs. Malgré le chaos qu'elles expriment, certaines planches (ruines, tirs d'artillerie comme des feux d'artifice...) sont simplement sublimes. Le dessinateur admet - presque à contre coeur ! - qu'il y a bien une "esthétique de la guerre". Le cinéma s'emparera d'ailleurs bientôt de la bande dessinée. Le réalisateur Olivier Marchal a choisi d'adapter la série et d'en confier le scénario à nos deux auteurs (sortie envisagée en 2017). Un album de Chroniques est également en préparation, nous en reparlerons bientôt.

Notre Mère la Guerre est émaillée de ces citations d'écrivains que Kris avoue avoir "pillés jusqu'à la moelle pour imaginer ce récit." À la fin de notre table ronde, il a souhaité lire un extrait de À propos de courage, de Tim O'Brien (vétéran du Vietnam) reproduit dans le dernier tome de la BD :

"Une histoire de guerre véridique n’est jamais morale. Elle n’est pas instructive, elle n’encourage pas la vertu, elle ne suggère pas de comportement humaniste idéal, elle n’empêche pas les hommes de continuer à faire ce que les hommes ont toujours fait.

Si une histoire de guerre vous paraît morale, n’y croyez pas. Si, à la fin d’une histoire de guerre, vous vous sentez ragaillardi, ou si vous avez l’impression qu’une parcelle de rectitude a été sauvée d’un immense gaspillage, c’est que vous êtes la victime d’un très vieux et horrible mensonge.

La rectitude n’existe pas. La vertu non plus. La première règle, me semble-t-il, est qu’on peut juger de la véracité d’une histoire de guerre d’après son degré d’allégeance absolue et inconditionnelle à l’obscénité et au mal."

Belle et pertinente manière de conclure cette journée passionnante...

2014 Amiens - Rd-Vs de la BD © A. OuryAlbum photos

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Tag(s) : #Animation de débats et rencontres

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