Retour sur le 28e Salon du Livre et de la BD de Creil : "Guerres. Et après ?"

Le 28e Salon du Livre et de la BD de Creil (60), dont Patrick Besson était l'invité d'honneur, s'est tenu du 19 au 23 novembre 2014 à la Faïencerie sur le thème "Guerres. Et après ?." Au-delà de la commémoration du Centenaire de la Première Guerre mondiale, l'équipe organisatrice de La Ville aux Livres souhaitait élargir la réflexion à tous les conflits du XXe siècle.

 

Du témoignage à l'essai historique, en passant par le travail journalistique ou le roman, le livre trouve dans la guerre un sujet de prédilection. Celle-ci questionne en effet profondément notre conscience, notre humanité, son avenir. Pour en débattre, le salon proposait - sur ce thème et beaucoup d'autres - de nombreuses animations, rencontres, lectures...

 

Parmi les temps forts, une causerie sur "La littérature face aux guerres du XXe siècle" au cours de laquelle Pierre Péan, auteur de Noires fureurs, blancs menteurs Rwanda, 1990-1994 (Ed. Mille et Une Nuits), a évoqué son enquête qui allait "à l'encontre de la doxa", et la "nécessité de lézarder le schéma bons vs méchants" véhiculé par la propagande, inhérente à toute guerre selon Patrick Besson.

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Autre approche proposée au cours du week-end : "Dire la guerre en BD", table ronde animée par Pascal Mériaux en présence notamment de Kokor, auteur de l'affiche du salon. Au contraire de Jacques Tardi dont la recherche de véracité historique confine à l'obsession, Régis Hautière et Hardoc, auteurs de La Guerre des Lulus (Ed. Casterman), ont rappelé qu'ils n'étaient pas des historiens, que le choix d'un village imaginaire visait d'ailleurs à "annuler le rapport à l'histoire dès la première case de la série".

Pascal Croci, auteur de Auschwitz (Ed. Emmanuel Proust), a expliqué que l'on pouvait "changer le réel quand il ne véhiculait pas ce que l'on veut", en l'occurrence dans cet album : restituer la parole des témoins rescapés. Lors de sa participation au collectif Cicatrices de guerre(s) (Ed. de la Gouttière), le dessinateur Greg Blondin s'est entouré d'un maximum de documentation pour se rassurer avant de "s'en détacher afin de préserver émotion et spontanéité."

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La question de la guerre dans la littérature jeunesse a également été abordée au cours du salon. De même que la place des écrivains et artistes face aux guerres lors d'un apéritif littéraire animé par Philippe Lacoche avec Jacques Darras, Valère Staraselski et Guy Vadepied.

Autant dire que le sujet a été richement traité, et sous des angles variés, comme le souhaitait Sylviane Léonetti, directrice de la Ville aux Livres. Recevant l'insigne de Chevalier des Arts et des Lettres des mains de Patrick Besson, celle-ci n'a pas manqué de rappeler sa démarche : "placer la culture au centre de tous les projets pour accompagner les citoyens vers plus de liberté et de responsabilité."

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Il faut saluer la présence de Michel Butor à Creil, pour une poignante lecture d'extraits d'Appel suite pour un violoncelle en détresse (Ed. Dumerchez) paru en 2000, accompagné par Bakytgul Humbert au violoncelle, et par l'artiste Maria Desmée qui peignait sur scène et sur le vif pendant la lecture. Une performance pluridisciplinaire chargée de sens et d'émotion.

Au cours de ce salon, j'ai eu le plaisir d'animer des rencontres avec plusieurs auteurs au sujet de leurs dernières parutions (ci-dessous).

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Dans Les Attentives - Un dialogue avec Etty Hillesum (Ed. Albin Michel), Karima Berger s'intéresse à cette étudiante juive vivant à Amsterdam, décédée en 1943 à Auschwitz à l'âge de 27 ans, que l'on connaît grâce à ses écrits notamment l'exceptionnel Journal qu'elle a laissé. Dans son livre, elle met donc Etty Hillesum en relation avec deux femmes tour à tour. L'une est la petite marocaine dont elle avait la photographie devant son bureau, et l'autre une jeune étudiante d'aujourd'hui, Marocaine qui vit à Paris et découvre son oeuvre.

Elle instaure ainsi un dialogue vibrant entre des femmes arabes et musulmanes et la pensée d'une jeune juive déportée. Une conversation sous-tendue par la conviction de l'auteur, que le Dieu des juifs, celui des chrétiens et celui des musulmans est un Dieu unique : "Mille et un versets nous relient toutes deux, communs à nos Livres, le mien reprenant les tiens, héritier de la Torah, c'est le même en réalité qui se déploie parmi les peuples et adopte pour chacun son langage."

Sa narratrice marocaine qui déplore de vivre "dans un chaos sans nom", explique craindre que dans l'Islam contemporain, à force de "confusion entre la règle sociale et la règle religieuse", son Dieu "ne se défigure au point, bientôt, de le retrouver enseveli."

Évoquant l'amour de la vie qu'Etty Hillesum n'a cessé de clamer, son refus de répondre à la haine par la haine, le parcours d'autres grandes figures spirituelles (Isabelle Eberhardt, l'émir Abdl Kader, le père Christian de Chergé), nos sociétés d'aujourd'hui... Karima Berger signe un livre à la fois érudit et accessible, qui touche à l'essentiel.

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Michelle Perrot, historienne investie dans la cause féminine, publie Des femmes rebelles - Olympe de Gouges, Flora Tristan, George Sand (Ed. Elyzad), portrait de ces personnalités qui "toutes les trois furent des femmes engagées dans les luttes politiques et sociales de leur temps, et du même côté. Contre les injustices de tous ordres". En dehors du fait qu'Olympe de Gouges (1748-1793) ait vécu bien avant Flora Tristan (1803-1844) et George Sand (1804-1876), et que cette dernière ait eu la vie la plus longue, elles ont bien des choses en commun.

Elles partagent (pour des raisons différentes), "ce statut bâtard si fréquent au 19e siècle". Ainsi, leur naissance "dessine une fracture qui les situe aux marges de la société". Elles connaissent des mariages malheureux et nourrissent une grande hostilité envers cette institution. Olympe écrit dans sa Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne en 1791 que "Le mariage est le tombeau de la confiance et de l'amour."

La question de l'oppression des femmes est un sujet qui les concerne toutes les trois, "femmes engagées, libres et rebelles, figures de proue d'un féminisme qu'on ne nommait pas encore". Elles militent pour l'égalité civile entre les hommes et les femmes, ainsi que pour leur égalité politique, mais elles élargissent le débat à d'autres formes d'oppression qu'elles souhaitent également combattre : l'esclavage ou l'exploitation de la classe ouvrière.

Chacune entretient une relation étroite avec l'écriture que la prolixe George Sand considère comme "mode d'expression et moyen d'action : le meilleur moyen d'influer sur son temps." Elle est "convaincue de la nécessité d'un nouvel imaginaire pour modifier les réalités." Flora Tristan, "la voyageuse indignée", a choisi le reportage, à Londres ou au Pérou. Au-delà de leur aspect militant, ses textes ont un grand intérêt sur le plan culturel et sociologique.

L'engagement de ces femmes, trop en avance sur leur temps, a souvent été mal perçu par leurs contemporains. Y compris par ceux qu'elles souhaitaient libérer. Après l'exécution d'Olympe de Gouges pendant la Terreur, La Feuille du Salut public publia ces mots : "Elle voulut être homme d'État et il semble que la loi ait puni cette conspiratrice d'avoir oublié les vertus qui conviennent à son sexe."

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Philippe Lacoche présente Les Boîtes (Ed. Cadastre8Zéro), livre d'artiste réalisé en collaboration avec Colette Deblé, artiste peintre et plasticienne. Sa nouvelle nous emmène dans les années 50 à Ombreville, petite ville imaginaire (ou pas !) de Picardie maritime où Hervé, journaliste, ancien de la Résistance, doit retrouver la belle Maria, entrée au Carmel quelques mois auparavant (Cf. article du 18.04.14).

Autre nouveauté de Philippe Lacoche : Les dessous chics (Ed. de la Thébaïde), préfacé par Patrick Besson, recueil de 160 chroniques parues entre 2005 et 2010 dans le Courrier Picard, quotidien dont il est journaliste depuis plus de 30 ans.

Il y enfile le costume d'un Marquis qui ne s'encombre pas du "politiquement correct" pour évoquer l'actualité culturelle (amiénoise ou picarde en général), sur laquelle il pose un regard subjectif et décalé. Voire rock'n'roll. Faisant mine de ne s'adresser qu'aux femmes, Philippe Lacoche y exprime sa passion pour la musique (précitée) et la littérature, se promène de vernissages en salles obscures, de concerts en salons du livre... Souvent nostalgique et au final, savoureux.

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Il était question de guerre au cours du week-end, il en est aussi question dans Vingt-sixième étage (In Octavo Ed.), le roman d'Alain Bron (Cf. article du 20.12.13). Une guerre économique mondiale sans merci, extrêmement contemporaine, qui affiche elle aussi un bon nombre de victimes...

Le livre s'ouvre sur une situation paradoxale : alors que MMS (Multi Média Services), la grande entreprise imaginée - à peine ? - par Alain Bron, leader dans son domaine, annonce son meilleur résultat depuis dix ans, son action est en baisse. Le PDG Gérard Gaillac est furieux, "les actionnaires vont nous étriper", dit-il.

Alain Bron explique que notre époque vit une situation où la valeur en Bourse d'une société, est désormais déconnectée de ses résultats économiques. Afin d'enrayer la baisse et pour des raisons stratégiques plus ou moins avouables, les dirigeants de MMS doivent prendre des mesures drastiques (suppression de 400 postes) forcément difficiles à admettre pour des salariés qui n'ont pas démérité.

La campagne des EIP (Entretiens Individuels de Performances), exercice qui "s'était transformé, au fil des années, en une clause de défiance envers les salariés" doit servir la cause des actionnaires. Le DRH incite les managers à noter durement les collaborateurs, les questions subjectives ont des allures de piège... les moins "bons élèves" fourniront des victimes désignées lors du plan social. Sachant que plus personne n'est à l'abri et que le statut de cadre ne préserve pas du pire.

Alain Bron propose au lecteur une plongée palpitante dans huit mois de la vie de MMS, alternant les points de vue de huit personnages dont les fonctions et responsabilités au sein de la société permettent d'en donner une image globale. Il les considère aussi dans leur dimension privée, ce qui humanise l'ensemble.

Son héros,Thomas Purcey, 37 ans, cadre du service marketing opérationnel, est non-voyant depuis l'âge de 16 ans à cause d'une maladie congénitale. Malgré sa cécité et peut-être grâce à elle, il a le don de pressentir la tournure des événements. Ce personnage a valu le prix Handi-Livres 2014 à Alain Bron.

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Michèle Barrière, historienne de l'alimentation et auteur de polars historico-gastronomiques publie L' Assassin de la Nationale 7 (Ed. Livre de Poche), nouvel épisode de la saga des Savoisy, dynastie fictive que l'on suit en cuisine ou au restaurant depuis le Moyen-Âge. Ce roman nous offre une traversée gastronomique et meurtrière de la France, en septembre 1929 à la fin des Années Folles.

Le jeune Adrien Savoisy, enquêteur occasionnel pour le guide Michelin et rentier, aime les voitures de luxe. Il prend la Nationale 7 en direction d'Antibes au volant de sa nouvelle Delage D8. Dès le premier arrêt, à Saulieu, il est témoin de la mort d’un homme au restaurant, en présence d'un groupe de clients qu'il va retrouver sur son chemin à chaque étape du voyage...

L'automobile révolutionne la façon de voyager et aide au développement de "la sainte alliance entre le tourisme et la gastronomie". On suit donc les protagonistes d'un restaurant (la cuisine régionale acquiert ses lettres de noblesse)... et d'un crime à l'autre.

Comme toujours, les Savoisy côtoient des personnages historiques réels comme Curnonsky, le Prince des gastronomes. Sur la Côte d'Azur où de riches Américains viennent passer l'été, on retrouve les Murphy, les Fitzgerald et autres figures de la Génération perdue.

Le monde est en train de changer. La Grande Crise est toute proche. Le personnage d'Adrien, indifférent aux questions politiques, ne pense qu'à la fête et aux plaisirs : "La vie est trop courte pour se casser la tête. Profitons de ce qui nous est donné, et après nous le déluge. Tout pour aujourd'hui, rien pour hier, rien pour demain." Le prochain roman de Michel Barrière va pourtant l'obliger à faire des choix.

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Danielle Thiéry, retraitée de la Police et auteur de romans policiers publie Échanges (Ed. Versilio), la dixième aventure de son héroïne le commissaire Edwige Marion. La voici de retour au 36 Quai des Orfèvres après avoir miraculeusement survécu à une balle en pleine tête. Elle n'est pas rétablie pour autant. Trop fragile pour retourner sur le terrain, elle est affectée au service des affaires non élucidées tandis que ses collègues essaient de retrouver le petit Gabriel, 5 ans, qui vient d'être enlevé en plein Paris.

Lors de ses recherches, Marion fait le lien entre ce kidnapping et une affaire sur laquelle elle a travaillé 20 ans plus tôt en 1994, quand elle était officier de Police judiciaire à Lyon. Grâce au SALVAC (Système d'analyse des liens de la violence associée au crime), logiciel installé en France depuis 2002, plusieurs affaires de disparitions d'enfants sont reliées entre elles.

Danielle Thiéry, que son amour de la littérature policière a conduit à devenir flic, a gravi tous les échelons de la Police jusqu'à être la première femme en France qui accède à la fonction de Commissaire Divisionnaire.

Elle avoue avoir mis beaucoup d'elle-même dans Edwige Marion (avec laquelle elle vit depuis presque 20 ans), personnage plus désabusé qu'à l'époque où "elle croyait encore qu'elle pourrait sauver le monde, les hommes et les femmes de leurs démons. [...] la période où on n'a pas encore pris des coups sur le museau, des blessures virtuelles ou bien réelles, l'âge d'or où l'on se croit invulnérable, indestructible."

Le passage à l'écriture (une vingtaine de polars, le scénario de la série Quai n°1 sur France 2) a été tout naturel pour Danielle Thiéry. Ses ouvrages sont réalistes, et - ce qui glace quand on la lit - inspirés d'affaires réelles...

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Tag(s) : #Animation de débats et rencontres

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