Retour sur le 4e Festival de poésie de Creil

La Ville aux Livres organisait samedi 28 mars 2015 son 4e Festival de Poésie dans le hall de la Faïencerie de Creil (60). Cet évènement s'inscrivait dans la programmation du Festival Terre de Poésie porté par le Centre régional Livre et Lecture Picardie dans le cadre du "Printemps des Poètes".

La programmation de la journée mêlait expositions, ateliers, lectures, rencontres, conférence... afin de faire entendre, voir ou lire la poésie sous les multiples formes qui la caractérisent. Une dizaine d'éditeurs et une vingtaine d'auteurs étaient venus présenter leur travail. Une soirée cabaret sur le thème de "l'insurrection poétique" prolongeait la manifestation.

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Au cours de cette journée, j'ai eu pour mission d'animer un hommage à Gilbert Desmée (Voir article ICI) et deux entretiens. Lors de ma rencontre avec Hubert Haddad - invité d'honneur du festival - en présence de l'écrivain et conteuse Anne Mulpas qui a participé à la lecture, nous avons évoqué La Verseuse du matin (Ed. Dumerchez).

Le nom de ce recueil de dix poèmes récompensé par le Prix Mallarmé 2014, renvoie à Arcane 17 (1944) d'André Breton et plus précisément à L'Étoile, 17e carte du tarot de Marseille symbolisant l'espoir. Il s'ouvre sur Minuit moins quart, un long poème traversé par l'absence. "est-ce que le mot vide est vide / comme mon âme / est-ce que le mot temps me dure / si longtemps [...] mais qu'est-ce que la vie, qu'est-elle sans toi, sans elle". Le temps - notion toute relative - y est aussi un thème privilégié "j'écoute seulement le temps / le poème déroulé au fond d'une pensée".

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Dans Le Chiffre et le Songe, poème dédié à l'artiste peintre et graveur Serge Kantorowicz (inspiré par la littérature lui aussi), chaque page commence par un extrait de poème ou de roman de Victor Hugo pour lequel Hubert Haddad ne cache pas son admiration. On ressent chez les deux auteurs les mêmes affinités avec l'invisible.

Hubert Haddad (dont le nom signifie "forgeron" en arabe) se défend d'être un poète symboliste. Il est à l'évidence une sorte d'inlassable et inclassable "artisan de l'imaginaire" dont l'œuvre se déploie dans tous les champs de la création (roman, poésie, théâtre, peinture...). "je broie l'ombre des amants dans un feu de fusains / peintre AVEUGLE qui collectionne les épaves / en rêvant d'une flamme d'or".

Il ne change pas de posture suivant le genre dans lequel il s'exprime (les catégories répondent à des besoins d'archivage, sans plus) mais s'évertue - et avec quelle maîtrise - à raconter des histoires et à laisser l'imaginaire prendre la place qu'il mérite. Dans les temps de barbarie que nous connaissons (Hubert Haddad est né à Tunis récemment ensanglantée par le terrorisme), c'est aussi une manière de résistance.

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Autre moment que j'ai eu le plaisir d'animer lors de ce festival : une rencontre avec le poète et essayiste Jacques Darras autour de Blaise Pascal et moi dans la Voix lactée (Ed. Le Castor Astral). Cet ouvrage paraît dans la nouvelle collection "Les Passeurs d'Inuits" qu'il codirige avec Martine de Clercq et Jean Portante.

Ce recueil inaugure une nouvelle séquence dans l'oeuvre du poète intitulée Oiseuses. Il s'agit de poèmes brefs, des réactions presque sur le vif à ce qui l'entoure ou ce qui lui arrive. Et chez Jacques Darras, le poème est susceptible de naître en toute circonstance ! Monique Dorsel parmi les ombres : "Appel ! / Mon mouchoir dans la poche droite vibre / J'opère suis l'opérateur / Plonge la main saisis la machine Samsung / Tremblante comme cœur coréen rouge artificiel / Me reliant à l'artésien artériel d'au-delà / L'immédiat"

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L'élément liquide et son perpétuel mouvement si chers à l'auteur, sont encore à l'honneur dans le livre qui commence avec le poème Subtilité de l'eau : "le Paradis / Ne peut pas être du repos qui est sans doute / Pourquoi nous aimons tant aimons tellement / L'immense subtilité de l'eau" et se termine avec Architecture de l'eau : "L'eau, l'incarnation visible de la pensée sur terre".

Des monts d'Auvergne à Achères, en passant par Blanc-Nez, Deauville ou Mortefontaine, le lecteur voyage avec Jacques Darras - poète/philosophe européen du nord - qui se plaît à localiser ses textes, de vrais "poèmes-GPS", dont la géographie est toujours authentique ! Dans l'éponyme Blaise Pascal et moi dans la Voie lactée, c'est vers le cosmos que son regard se tourne. Au philosophe montferrandais qui écrivait dans ses Pensées : "Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie", Jacques Darras répond par la fascination et un regain de vie : "Je me sens viande / Bien vivante / Sur mes deux pieds / Planté / Plutôt que gaz / Stellaire / Évaporable dans les nuées".

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Lorsqu'il est question du vieillissement et de la mort comme dans Affirmation d'automne, le poète ne craint pas la dérision : "Diabétique deuxième dan. Deuxièmes dents / Mes molaires sont en plomb, je l'admets, / Les implants sont trop chers pour le futur terreux / Où j'irai courtiser madame l'Archéologie / Qui ne sait plus quoi faire de pléthore / Nos mâchoires".

Et si la poésie triomphait de la mort ? Il émane de ce recueil une forme de jubilation dont le lecteur appréciera la contagion. Jacques Darras souligne à ce sujet qu'il n'a aucune mérite. "C'est ma personnalité, dit-il. Je suis d'un naturel optimiste et, de temps en temps, je dois me rendre à la raison et faire preuve de pessimisme !"

Le poète convoque de nombreux amis dans ce recueil (Gérard Pfister, Monique Dorsel, Jacques Bonaffé, Georges Guillain...) parmi lesquels le poète Yvon Le Men. Dans Breton et/ou Picard, il rappelle utilement que la poésie résiste à toute définition : "Nous fûmes des cuisiniers tous les deux / De cette étrange recette que nous ne saurions pas , / L'un ni l'autre, transmettre oralement si nous ne / L'écrivions matin après matin, midi après midi. / Qu'est-ce qui fait un poète ?".

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La journée fut encore l'occasion d'écouter une conférence sur "l'insurrection poétique" donnée par Jean Foucault, auteur d'une quarantaine de recueils, directeur des éditions Corps Puce (Amiens) et coordinateur de la Maison nomade de poésie en Picardie. À travers un parcours à la fois historique et contemporain, il a montré que la poésie était, de par le monde, un outil de contestation puissant au service des luttes sociales ou politiques.

Notez que le recueil L’insurrection poétique, ouvrage collectif de 200 pages, vient de paraître en collaboration avec Corps Puce et l’association Lignes d’écritures, suite à un appel à écriture lancé en juin 2014 par le Ministère Universel des Poésiens (MUP).

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Hervé Hyacinthe, poète-ouvrier résidant à Crouy en Thelle, participait comme chaque année au festival (photo 2012) où il a lu quelques-uns de ses textes. "Anarchisant sympathique", il a notamment publié aux éditions Les Adex trois recueils dans lesquels souffle le vent de l'insoumission. "Ils ont chanté l'insurrection / Ils ont chanté la dernière / les vieux de la révolte / au voltage faiblissant / la fleur au coeur / le couteau entre les dents." (La fleur et le couteau - Soleil à crédit).

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Enfin, le festival de Creil, dont on déplore vraiment qu'il ait du mal à trouver le grand public, rendait un hommage mérité aux éditions Bernard Dumerchez. Une exposition mettait à l'honneur quelques-uns des livres d'artistes de la maison creilloise spécialisée dans la bibliophilie, et dont le catalogue compte plus de 250 ouvrages (poésie, littérature, théâtre...).

Parmi les auteurs ou artistes édités, citons pêle-mêle Michel Butor, Bernard Noël, Hubert Haddad, Olivier Debré, Roland Topor, Jérôme Mesnager, Zéno Bianu, Ernest Pignon-Ernest... Et saluons le travail exigeant et la passion de Bernard Dumerchez.

2015 Creil - Festival de Poésie © A. OuryAlbum photos

La Faïencerie 
Allée Nelson - 60100 CREIL
03 44 25 19 08 lavilleauxlivres@wanadoo.fr www.lavilleauxlivres.com
Tag(s) : #Animation de débats et rencontres

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