Rencontre avec Catherine Meurisse à la Maison de la culture d'AmiensRencontre avec Catherine Meurisse à la Maison de la culture d'Amiens

La dessinatrice Catherine Meurisse était à la Maison de la Culture jeudi 19 mai 2016 dans le cadre des Rendez-vous de la bande dessinée d'Amiens qui lui consacrent cette année une exposition intitulée De l'esprit du traitvisible les 4 et 5 juin sur le site du festival puis au Musée de Picardie.

Initialement prévue en 2015, elle avait dû être reportée en raison des attentats du 7 janvier. Depuis dix ans dans l'équipe de Charlie Hebdo, Catherine Meurisse est arrivée en retard à la rédaction le matin de la tragédie. Si elle a eu la vie sauve, le traumatisme n'en a pas été moins violent pour autant, elle le raconte avec une grande finesse dans son dernier album, La légèreté (Ed. Dargaud, avril 2016) dont une planche originale sera présentée pendant le festival.

 

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Lors de la soirée que j'ai eu le grand plaisir d'animer, la dessinatrice - qui s'exprimait pour la première fois en public depuis les événements - devait donc se livrer à un exercice étrange et difficile : évoquer son travail d'AVANT à travers les trois albums qui ont principalement nourri l'exposition.

Nous avons donc échangé tout d'abord à propos de Mes hommes de lettres (Ed. Sarbacane, 2008), vaste panorama subjectif de la littérature française, servi par le trait vif caractéristique de la jeune femme qui, même étudiante, n'a jamais voulu choisir entre dessin, arts et littérature.

Le livre met en scène (car le travail de Catherine s'apparente au théâtre) des personnages virevoltants croqués en quelques traits à la plume et à l'encre de Chine : Chrétien de Troyes, Phèdre, Molière, Voltaire, La Fontaine, Hugo, Flaubert, Zola... L'auteur a le talent de les donner à voir instantanément tels que l'imaginaire collectif se les figure, et de les faire vivre dans des cases bourrées de fantaisie et de références culturelles.

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À écouter Catherine Meurisse, on comprend très vite qu'au-delà des recherches qu'elle peut mener pour se documenter, c'est surtout la culture dont elle est imprégnée qui lui permet d'arriver à ce résultat étonnant, à la fois pertinent... et impertinent. Un dosage subtil entre humour décalé et respect des artistes, et des oeuvres.

 

Techniquement, elle n'élabore pas de story-board, elle privilégie le croquis (l'école du dessin de presse) et procède elle-même à la mise en couleur. Elle ne trace aucun cadre pour délimiter ses cases ; pas d'enfermement, la gouttière seule les sépare. Ses dessins sont bavards ("trop" dit-elle !), il y a beaucoup de bulles sur ses planches. Cavanna, membre fondateur de Charlie Hebdo disparu en 2014, écrivait dans son excellente préface : "Ce n'est pas de la BD. Le texte s'y faufile, tracé de la même main nerveuse, l'écriture et le croquis s'enlacent, se complètent en un harmonieux fouillis." Une forme d'écriture dessinée.

 

L'une des forces de Catherine Meurisse est de parvenir toujours dans sa narration, à varier les angles d'approche quand elle s'empare d'un sujet. Balzac est ainsi raconté par Rastignac, l'un de ses personnages de La Comédie humaine tandis que l'on découvre Proust à travers la rivalité des éditeurs Gallimard et Grasset, ou Corneille dirigeant ses comédiens dans une répétition du Cid.

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L'humour réside souvent dans l'art d'un décalage parfaitement maîtrisé. Présenter Montaigne sur le divan d'un psy au 16e siècle est un anachronisme, mais la posture témoigne de ce que sont ses célèbres Essais : une oeuvre autocentrée à la portée universelle. Derrière les génies, il y a toujours des hommes et ce sont eux que Catherine Meurisse s'emploie à nous montrer.

 

Mais dans Mes hommes de lettres, il y a aussi des femmes ! Comme George Sand, auteur engagée dans les combats de son temps, passionnée par les arts. Catherine Meurisse s'imaginait bien vivre dans sa maison à Nohant (Berry) lorsqu'elle l'a visitée ! On retrouve donc la compagne de Chopin dans Le pont des arts (Ed. Sarbacane, 2012), ouvrage qui décrit des histoires d'amitié, des passerelles entre peintres et écrivains. Ce pont parisien ne relie-t-il pas le Louvre et le Palais de l'Institut qui abrite l'Académie française ?

 

Avec sa verve habituelle, Catherine Meurisse revient sur cette tradition dont Denis Diderot fut le pionnier au 18e siècle, qui consistait, pour des auteurs majeurs, à se livrer à des activités de critique d'art. Théophile Gautier, Baudelaire, Balzac, Zola, Apollinaire (Cf. Expo Apollinaire, le regard du poète au Musée de l'Orangerie) ou Proust se sont intéressés de près à la question artistique qui nourrissait leurs oeuvres en retour. La frontière était ainsi poreuse entre les arts. Théophile Gautier peignait avant de se découvrir myope, le poète Apollinaire dessinait, son ami Picasso écrivit des poèmes et trois pièces de théâtre...

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Le pont des arts est plein d'anecdotes savoureuses dans lesquelles réalité et fiction s'entremêlent, la première dépassant souvent la seconde ! Catherine Meurisse a eu l'idée de ce livre lorsqu'elle a appris que Picasso avait peint son magistral Guernica dans un vaste grenier, loué au 7 rue des Grands-Augustins à Paris, là où Balzac situait un siècle plus tôt Le Chef-d'oeuvre inconnu (1831), son roman dédié à la peinture et au vieux maître Frenhofer... que l'artiste espagnol avait justement illustré en 1931 !

 

Dans le livre, lorsque Denis Diderot veut les convaincre d'embaucher le peintre Jean-Baptiste Greuze, les savants qui préparent la célèbre Encyclopédie lui répondent : "On connaît ton amour pour la peinture, tu as eu un coup de cœur pour Greuze, d'accord... Mais là, on ne fait pas une BD, on fait un truc sérieux... Une encyclopédie qui va changer la face de l'Europe !" Au-delà de la plaisanterie, Catherine Meurisse a-t-elle autant d'admiration pour la bande dessinée que pour la peinture ou la littérature ? Elle hésite, sourit... Non, décidément. Dans un musée, l'émotion ressentie devant une toile n'est pas comparable à celle que lui inspire une planche de BD exposée. Le 9e art lui semble davantage dédié à la lecture.

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Les ouvrages de Catherine Meurisse rendent bien compte de l'audace qu'il a fallu aux artistes à travers les siècles pour imposer leur regard et leur modernité. L'histoire des arts est peuplée de scandales : Molière avait les faveurs du roi mais il a beaucoup choqué ses contemporains, Gustave Flaubert s'est vu reprocher de "ne pas respecter les règles imposées par la morale publique" pour Madame Bovary, ce qui lui a valu un procès. On a beaucoup parlé de liberté d'expression en 2015, mais il s'agit pour les artistes d'un combat de tous les âges !

 

Par deux fois, la dessinatrice croque ainsi la fameuse bataille d'Hernani autour de la pièce de Victor Hugo en 1830. À chaque représentation de ce premier drame romantique, en rupture avec les règles du théâtre classique, les partisans de la modernité menés par Théophile Gautier, répondent aux insultes des "anciens". La presse se mêle au débat. "Ah... il est loin le temps où les choses et l'intelligence passionnaient à ce point les foules...", regrette bientôt Théophile Gautier sous la plume de Catherine Meurisse.

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Dans Moderne Olympia (Coed. Futuropolis/Musée d'Orsay, 2014), autre album mis à l'honneur dans l'exposition (et dont le nom renvoie à un tableau de Paul Cézanne), une cinquantaine d'oeuvres sont représentées, que l'on s'amuse d'ailleurs à chercher dans l'histoire. Le Musée d'Orsay avait donné carte blanche à la dessinatrice ; elle s'en est donné à coeur joie. Le traitement est moins didactique et le propos plus libre encore que dans ses albums passés. Elle avoue une forme de jubilation à réinterpréter des tableaux aussi mythiques que Le déjeuner sur l'herbe ou La liberté guidant le peuple.

 

L'idée de départ ? Une scène de West Side Story, la comédie musicale devenue un film culte en 1961, où deux bandes adverses s'affrontent en musique. Les clans qui s'opposent dans Moderne Olympia, ce sont les Officiels et les Refusés. En 1863, sur une initiative de Napoléon III, un Salon des refusés se tient en marge du Salon officiel, avec les 1200 peintures et sculptures écartées par un jury trop sévère. Nombre de chefs-d'oeuvre exposés aujourd'hui au Musée d'Orsay, parmi lesquels l'Olympia de Manet, font alors partie des refusés.

 

L'héroïne de Catherine Meurisse, cette Olympia dévêtue, est une jeune comédienne qui rêve de faire carrière et de jouer dans Romeo et Juliette. Mais elle est cantonnée à faire de la figuration dans des films, ou plutôt des toiles, qui sont en fait des tableaux du musée. Sa rivale qui tient le haut de l'affiche, c'est la Vénus d'Alexandre Cabanel (1863), que la dessinatrice campe en pin-up assez antipathique, affublée de ses trois angelots !

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La liberté de ton - expérimentée au sein de l'équipe de Charlie Hebdo - est totale chez Catherine Meurisse qui ne s'encombre pas d'auto censure et revendique les influences graphiques de Sempé, Reiser, Claire Brétécher, Quentin Blake, et un intérêt pour les illustrateurs du 19e siècle comme Gustave Doré.

 

Après le massacre du 7 janvier 2015, dans l'exacte continuité de son oeuvre passée, elle a recours à l'art et à la beauté pour tenter de se "réparer". Un réflexe de survie. Alors qu'elle a perdu la mémoire, et même sa capacité à dessiner, la nature et les oeuvres d'art l'apaisent peu à peu. Leur caractère immuable rassure, quand nous-mêmes sommes des créatures fragiles et vouées à disparaître.

 

Dans sa grande solitude malgré la présence réconfortante de ses proches et l'escorte policière, la dessinatrice convoque donc Proust son "auxiliaire de vie", Stendhal, et ses amis de Charlie Hebdo pour tenter de reconstruire son paysage intérieur. La Légèreté (Ed. Dargaud), album spontané entre rire et larmes, raconte ce chemin dans un style graphique renouvelé (le traitement de la couleur par ex.).

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À la Villa Médicis de Rome qui lui sert de refuge, Catherine Meurisse dessine dans l'atelier d'Ingres, mis à sa disposition par les graffeurs qui l'occupaient. C'est la planche présentée dans l'exposition. Un soir au piano, un pensionnaire de la villa lui redonne accès à la musique qui ne parvenait plus jusqu'à elle depuis la tragédie. La légèreté est en marche... À l'avenir, Catherine ne fera plus de dessin de presse. Son prochain livre (un projet d'AVANT), évoquera son enfance à la campagne, dans les Deux-Sèvres.

 

Dans sa préface, Philippe Lançon écrit : "Catherine enlève à la beauté tout le poids qui nous empêche si souvent d'en profiter." C'est son talent en effet : dédramatiser l'art pour n'en garder que sa faculté à rendre la vie plus riche, plus belle. Amusante et pétrie de culture (sans aucune prétention), la jeune femme dessine ses passions avec un enthousiasme et une conviction communicatifs. 

"Mieux est de ris que de larmes écrire, pour ce que rire est le propre de l'homme." 
Rabelais (1574), cité dans Mes hommes de lettres (Ed. Sarbacane. 2008)

 

 

Tag(s) : #Animation de débats et rencontres

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